Mois : octobre 2017 - Jean-Francois-Floch

Le destin du petit blanc – Extrait du coureur de Brousse – Jean-François Floch

Le destin du petit blanc

Au matin, j’étais terriblement angoissé, je ne savais pas pourquoi, mais j’avais les larmes aux yeux, la gorge nouée. Je n’osais pas prendre le départ avant mon tour, mais à peine le bras du commissaire de course baissé, j’avais compris que je ne m’arrêterai pas à l’arrivée et que ma route me conduirait ailleurs. J’avais peut-être fait un chrono ce jour-là. Oui sans doute, car je roulais comme un fou dans ce jardin géant. J’ai dû éviter un photographe et un commissaire de course qui attendaient au milieu de la piste juste après la banderole d’arrivée. Et j’ai roulé. J’ai traversé Kédougou, pris la piste du Niokolo Koba, et continuais à rouler comme un zombi. Juste à la sortie des collines verdoyantes, j’ai atteint un pont qui enjambe la Gambie. Un gros village se lovait sur la rive opposée. J’arrêtais la Range, j’étais épuisé. Je descendais et traversais le pont à pied. J’étais vide ne ressentais plus rien, j’étais saoul de fatigue. Ma tête était vide, plus de certitude, plus d’irrationnel ; le vide, rien que le vide ! Sur le côté, je ne fis pas attention à un vieux Libanais qui déchargeait une 504 déglinguait.

– Jeune homme ! Vous êtes le fils d’Onate ?

Je continuais à avancer comme dans un rêve éthylique.

– « Fils du vent » ! Tu es le « fils du vent », le fils d’Onate ?

Je me retournais. Le vieux Libanais aux vêtements délavés et sans forme se tenait debout à côté de sa fourgonnette. Il n’avait pas lâché la caisse qu’il tenait à la main.

– Qui êtes-vous ?
– Je suis un vieux broussard, je suis un ami… J’étais un ami d’Onate.
– Qui ? le fou de Nègre qui habite encore l’esprit de mon père ?
– Oui, sans doute.
– C’est quoi ici, c’est où ?
– Mako ! mon fils. Tu es dans le village natal du double de ton père. Tu es arrivé dans le monde des Hommes.
– Encore un père !
– Ne te formalise pas, ici les liens de…
– Je sais, j’ai appris Père.
– Ici on dira plutôt vieux ou tonton, l’oncle est un protecteur.
– Ok, tu as dit qu’Onate est mort, c’est ça ?
– Il ne voulait pas te croiser, il voulait te laisser seul face à ton destin… et à l’Afrique !
– Il est mort quand ?
– Hier, on l’a enterré ce matin.
– Il vivait ici ?
– Oui, viens, je vais te montrer son carré,… sa maison si tu préfères.
– La voiture, je peux la laisser là ?
– Ici personne ne touchera à un seul objet t’appartenant. Tu sais, ton père, « le Nègre », a prévenu de ton arrivée. Ici c’était un homme respectait et redouté.
– Il a laissé un mot pour moi ?
– Non, il n’a laissé que sa caisse à outils et son vieux GLR 160. Il a même brûlé ses habilles et tous ses objets personnels avant de nous quitter. Il a dit que le camion et la caisse à outils étaient pour toi. Il a même fait mettre la carte grise à ton nom la semaine dernière.
– Drôle de bonhomme, j’aurais bien aimé voir sa tête, lire dans son regard. Il devait avoir un signe que j’aurai reconnu, j’en suis sûr.

– Il est où ce camion ?
– Il est juste là derrière la palissade.

– C’est quoi cette boîte sous le siège ?

La boîte de fer, qui dans une autre vie avait contenu des biscuits, enfermait un collier de graine, une pierre noire très luisante et une lettre dans son enveloppe adressée à Monsieur Onate Deferrière, Chauffeur sur la route de Guinée, Sénégal. Je reconnu l’écriture de mon père sur cette enveloppe froissée.

Au vu de son contenu, le vieux libanais pris un regard sombre.

– Attention, fils. Il ne faut pas faire n’importe quoi sur cette Terre. Ne transgresse pas d’interdits sans en avoir bien mesuré les conséquences. Je le reconnais, c’est le collier d’Onate le « Fils du Léopard », tu vois cette griffe au milieu, c’est un signe.
– Et cette pierre noire ?
– Je ne l’avais jamais vu, je savais qu’Onate en possédait une, mais je ne l’avais jamais vu. C’est le talisman des Féticheurs.
Je ne sais pas si tu dois y toucher, fils. C’est un droit que tu prends sans connaître les devoirs qui l’accompagnent.
– Je crois qu’Onate voulait que je le trouve. Je le garderai comme lui, en secret. Par contre, ce collier tu crois que j’ai le droit de le porter ?
– C’est difficile à dire, l’Afrique est beaucoup plus complexe que tu ne l’imagines. Ici tu entres dans le monde du mouvement, les certitudes, les lois, les vérités, tout est en mouvement perpétuel. Je ne sais pas si tu dois porter ou non ce collier, hier non, aujourd’hui peut-être. Les données du moment font la vérité du moment. C’est à toi de faire et d’assumer tes actes. Si tes erreurs peuvent affecter la vie de beaucoup de tes proches, tu seras seul devant tes erreurs et le prix à payer est souvent la mort. Tu entres au paradis, fils. Ici, les plus forts mangent les plus faibles et tu ne trouveras dans ton plat que ce que tu auras produit…

J’ouvris la lettre.

 

Bonjour Onate,

J’ai été stupéfait de recevoir ton manuscrit posté à Dakar l’an dernier. C’est un homme qui est venu me le porter mardi dernier. Tu sais, c’est un agent des postes, un Blanc de France. Cela faisait un an qu’il me cherchait, il a fini par prendre deux mois de congés sans solde pour me trouver !

Quand il y a un an, dans son centre de tri, il a ouvert l’enveloppe adressée à : « Deferrière, patron de la garrigue », et sans adresse de retour, pour l’obliger sans doute à me chercher, il a lu le conte de ta vie et il a décidé que ton histoire deviendrait un livre.

Il a donc recherché tous les villages, les lieux dits, les châteaux ou les forêts qui portent le nom de Ferrière. Il en a trouvé 217 ! Il les a tous visités, il a questionné les gens, interrogé tous les facteurs, parcouru les campagnes.

La semaine dernière, il a rencontré un homme un peu dérangé qui, assis sur un mur de pierres blanches, comme tous les jours, regardait l’horizon à travers les collines. Il lui a demandé s’il connaissait un homme qui avait vécu en Afrique avant la guerre et qui avait pour surnom « Deferrière ». L’homme qui vit dans son monde lui conta une histoire extraordinaire d’homme-léopard, puis se tut et regarda à nouveau l’horizon.

L’agent des postes reconnu notre ami et insista pour qu’il le mène jusqu’à moi.

Quand ils sont arrivés à l’entrée du chemin qui mène à la maison, notre ami lui dit simplement, maintenant on l’appelle « le vieux crabe » et il retourna contempler l’horizon de son imaginaire.

L’agent des postes m’a remis ton manuscrit et m’a demandé de le faire publier, il ne m’a pas donné son nom, ni son adresse, car il ne foulait pas que nos contes se mêlent. Il m’a dit merci et au bout du chemin, en me montrant les collines, il m’a crié : Je vais courir ma brousse.

Je l’ai vu s’arrêter devant cet homme au bras balafré que tu connais bien, il l’a pris par l’épaule, ils sont partis ensemble.

J’ai lu ton manuscrit avant de l’envoyer à l’éditeur.

J’ai lutté longtemps contre ce virus que je porte dans mes gènes. Je ne voulais pas que les miens soient malades de Mon Afrique, puisqu’elle n’existe plus. J’ai toujours refusé d’y retourner m’y déchirer. J’ai tout fait pour que Marc ne prenne pas la route de notre monde perdu. Mais tu as raison, je lui ai transmis notre rencontre. Quand il était petit, je lui comptais la vie extraordinaire d’un homme par vraiment imaginaire qui courait à travers les mondes.

Oui, Onate, Marc ne connaît pas notre monde, mais il ressent se vide qui nous habite tous deux.

Il a décidé de participer au prochain Paris-Dakar, ils prennent le départ le mois prochain.

Je sais qu’il croisera notre piste, et si la magie de ton monde est toujours aussi forte, il viendra vers toi. Ne fais rien pour croiser sa vie, c’est à lui, à lui et à la magie de le mener jusqu’à toi.

Je ne suis plus tout jeune, tu sais. Pendant la guerre, j’ai été blessé à la hanche, depuis, je marche de travers. C’est pour cela qu’ici on m’appelle le vieux crabe !

Je n’ai pas dit à Marc que je ne serais plus de ce monde lorsqu’il arrivera jusqu’à toi. La mort à été patiente avec moi, je ne peux plus la faire attendre. Elle me ronge le sang depuis des mois. J’ai passé un pacte avec elle, elle a accepté de me laisser mourir comme un vieil éléphant solitaire, à l’écart, en silence. Je quitterai ce monde le jour où je saurais que Marc est entré dans notre conte où se sont toujours mêlé ton irrationnel et mes certitudes.

Tu ne dois pas être tout jeune toi non plus !

C’est mieux qu’on ne se soit pas revu vieux et faibles, nous quitterons ce monde avec dans le coeur cette merveilleuse rencontre qui a habillé nos vies et mes nuits d’insomnie.

Je sais que cette lettre te parviendra, car il n’y a qu’un Onate Deferrière sur la piste de Guinée !

Deferrière, le vieux crabe,… ton double !

 

 

 

Ceux du monde des arbres. Extrait du Romain Le coureur de Brousse -par Jean-François Floch

Ceux du monde des arbres

 

Ce son, était-il dans ma tête ? Non, je devais arrêter de penser, le son devait être réel. Ma tête avait oublié le réel, loin dans le temps, il ne lui restait que ce son, c’était un balafon, le bois vibrait comme ma peau,… Le mouvement gagnait le corps, les os, le coeur. Le balafon, non, le tam-tam, le son allait et venait dans ma tête. Ils étaient deux, le tam-tam lui répondait, le balafon lui donnait le ton. Le son m’envahissait, il fuyait et ressurgissait. Les tremblements gagnaient du terrain, mon corps n’était plus que mouvements incontrôlables. Le son était diffus, il s’effaçait,… seul le tam-tam vivait encore dans mon coeur, c’était mon coeur, je l’entendais. La nuit me gagnait, mon réel s’éteignait, je crois…

 

Ils parlaient tous avec des sons d’animaux, ces petits Djinns ronds et bruyants. Ils s’agitaient sur mon corps pour se le partager. Je ne pouvais bouger puisque j’étais mort. Je me voyais après ma mort. Au-dessus des Djinns, un ciel blanc et très bas enveloppait le monde des ombres. Les sons étaient répétés deux fois comme dans les troncs creux des arbres. Les Djinns avaient un gros sexe en bois rouge et des épines de porc-épic dans le nez. L’un d’eux portait un grand masque de plumes et de feuilles. Le ciel descendait sur nous. Je rentrais dans ma deuxième mort !

Un immense monstre se jetait sur moi et m’arrachait le coeur, mais une hyène se transformait un aigle et le lui volait ; la nuit des hommes Léopards tuait l’aigle. L’eau de la vie tombait des essaims d’abeilles, la lumière chantait,… l’eau coulait de mes lèvres brûlantes,… Le petit homme rond me souriait !

Il tenait mon talisman devant le ciel. Il me souriait. Au-dessus de moi, un toit de feuilles me protégeait de la pluie, le ciel était sombre et blanc à la fois, le petit homme rond souriait à la vie, à Ma vie.

Le village, si on peut appeler çà un village, les branchages recouverts de grandes feuilles, avaient été assemblés à l’endroit même où j’étais tombé, mangé par le poison.

Les petits hommes ronds m’avaient rendu la vie alors qu’ils ne me devaient rien. Ils ne me demandèrent jamais de les servir, comme le veut la coutume, ni de les suivre ni de les quitter.

Le petit homme rond m’avait rendu la vie par amour de la vie, c’est tout.

Je ne sus jamais combien de temps le monde des arbres m’avait gardé dans leur nuit. Les petits hommes ronds m’avaient arraché à la mort ou m’avaient ramené de l’autre monde, je ne sais pas.

Je restais ainsi au moins deux saisons sèches à les suivre, puis je les quittais temporairement pour m’entraîner à les retrouver dans le monde des arbres.

J’appris assez vite ce langage ponctué de claquements de langue que l’on parle dans la forêt.

La vie très libre des petits hommes ronds me convenait parfaitement. Ils m’apprenaient sans faire usage de secrets, ils partageaient naturellement, sans calculs.

Ils évitaient le plus possible la compagnie des autres hommes de la forêt et tout particulièrement de ces groupes réunis en confrérie de Sorciers, de Chasseurs ou de Guerriers.

Ils ne les combattaient jamais, mais contournaient leurs territoires ou fuyaient devant eux si ceux-ci venaient à leur rencontre. Pourtant les petits hommes ronds étaient les meilleurs chasseurs du monde et connaissaient beaucoup de poisons foudroyants.

 

Alors que je sentais mienne leur errance éternelle, mon caractère ne se prêtait guère à cette fuite perpétuelle devant l’ennemi.

 

En fait, les petits hommes ronds n’avaient pas d’ennemi ou toutefois ne considéraient personne comme tel. Ils évitaient seulement le combat, pensant sans doute que celui pour la survie suffisait à occuper l’existence.

 

J’aurais sans doute pu en faire autant, mais ma première fuite devant les hommes de mon ethnie m’avait laissé un vertige dans le ventre. Je ne voulais plus fuir.

 

Cette relation aux autres était sans doute notre seule différence.

 

Un jour, nous descendions un grand fleuve vers le jour du lendemain, sans but, si ce n’est d’exister, lorsque nous fûmes attirés par des chants saccadés qui provenaient de l’eau. Mes amis se cachèrent pour observer le fleuve, moi, je me dirigeai vers les chants, debout, sans chercher à me dissimuler.

Une immense pirogue, pas comme celles des pêcheurs, non une immense pirogue de vingt pas au moins avec de chaque côté plus de dix rameurs et au centre encore plus de Guerriers, remontait le courant.

Les Hommes-de-Guerre portaient des masques de bois au-dessus de la tête, les rameurs étaient nus et sans armes. J’étais fasciné par tant de force et de panache, j’aurais aimé être l’un de ces Guerriers si sûrs de vaincre,…

La pirogue remontait difficilement le courant et changeait de bord selon les obstacles rencontrés.

 

La nuit me trouva assis au bord de l’eau, les petits hommes ronds campaient non loin de là, sans faire de feux.

La lune avait donné rendez-vous au soleil rougissant, puis le grand astre du jour avait disparu, la moiteur, les odeurs, tout changeait. Je rêvais en regardant le fleuve. Les branchages charriés par les flots ressemblaient tantôt à une bête, tantôt à un Djinn, quelquefois même à un homme de ma connaissance. Les formes devenaient plus intrigantes, proportionnellement à l’obscurité grandissante.

Une série de troncs me fit penser à une famille entière flottant sur les eaux,… La couleur plus sombre de l’eau, les claquements féroces des crocodiles, l’odeur de mort me sortit de mes rêves.

Le fleuve charriait maintenant des dizaines de corps disloqués, éventrés à moitié dévorés.

Le petit village de pêcheurs que nous avions contourné le matin même,… Les chants des femmes,… Les enfants de l’eau,… Ils étaient là, devant moi, inertes, sanguinolents, flottant entre deux eaux.

Les fiers Guerriers avaient tué, mais pas d’autres Guerriers, ils avaient tué des villageois.

Le vertige reprit mon ventre,… Tuer, moi aussi tuer !

Mon arc, mes sagaies, la mort au ventre, je résolus de partir en guerre.

Je n’eus pas besoin de remonter le fleuve. La pirogue, annoncée par les chants de victoire, redescendait comme pour rattraper et tuer une fois de plus leurs pauvres victimes.

Ma première flèche fit un petit bruit mat, et ce n’est qu’au moment où l’homme de tête tomba dans l’eau que les chants cessèrent. Ma deuxième flèche ne leur permit pas plus de comprendre ce qui se passait, et un deuxième guerrier tomba, ma troisième flèche ne fit que blesser l’un d’eux. L’alerte était donnée, les pagayeurs reprirent leur geste de plus bel, les guerriers hurlèrent de colère, un autre homme tomba et enfin un quatrième avant que la distance ne fût trop grande. Le blessé allait mourir lui aussi par la force du poison. Ma haine grondait, j’aurais pu les suivre à la nage pour en tuer encore.

Les petits hommes ronds m’entouraient, ils ne disaient mot. D’un geste, les jeunes et les femmes prirent la route de la forêt profonde en abandonnant leurs maigres biens, les hommes en âge, restèrent à mes côtés.

Ils ne voulaient pas combattre, ni même se défendre, mais seulement détourner l’attention des Guerriers pour permettre aux femmes et aux jeunes de trouver un abri.

Le feu allumé au milieu d’ombres grossières hâtivement composées pouvait faire illusion, un instant, juste un instant.

Mes petits hommes ronds s’étaient éparpillés dans les buissons environnants pour égarer nos assaillants.

Ils n’avaient nullement l’intention de tuer. Je ne comprenais pas, nous avions l’avantage du camouflage et de la connaissance du monde des arbres si nous n’avions celui du nombre. Nous pouvions faire face. Ils ne le firent pas. Trois d’entre eux furent capturés, un autre tué, sans se battre, les autres se fondirent dans l’obscurité et les Guerriers durent retourner au fleuve pour ne pas se perdre.

 

J’avais tué deux autres ennemis avec mes flèches, mais dû fuir en plongeant dans l’eau noire de la nuit.

Par chance, les crocodiles avaient suivi les cadavres des pêcheurs et je pus retrouver la terre ferme. Il ne me restait qu’une sagaie et un couteau de fer.

Je m’endormis tard dans la journée du lendemain, recroquevillé entre les racines d’un arbre abattu.

Mon réveil fut brutal. Les sagaies étaient pointées sur moi, le moindre geste et mon corps aurait été transpercé de toutes parts. L’un d’eux m’attacha les chevilles et je fus ainsi traîné par terre jusqu’à leur village. Mon corps tout entier était déchiré, mes mains brûlées par le frottement du sol.

A peine entré dans leur village, une pluie de pierres vint me heurter la tête et les bras. Les femmes hurlaient leur haine, les jeunes me crachaient au visage, les vieux haranguaient tout le monde.

De tous mes talismans et gris-gris, seul celui des Féticheurs était resté accroché à mon bras.

Une voix calme, une parole brève : le silence. Il était beau, fier, ses cheveux étaient de lait, son regard calme,…

Il prononça plusieurs paroles qui ne devaient pas être de sa langue, et qui n’étaient pas de la mienne.

Il les répéta, durcit le ton de sa voix, puis dit autre chose.

Les paroles de mon maître me revinrent à l’esprit, Je fis mine de revenir dans ma tête, me levai péniblement, les chevilles toujours entravées, et l’air assuré, je répondis gravement à mon interlocuteur. Je mélangeai habilement sons incompréhensibles et claquements de langues.

L’homme parut perplexe, j’enchaînai donc par une tirade redoutable de menaces. J’indiquai enfin du doigt mes chevilles et désignai le Guerrier le plus proche de moi. Celui-ci sans attendre d’autres ordres coupa mes liens et s’écarta vivement.

Mon assurance laissa leur Féticheur muet. Je cherchais encore de l’assurance au fond de ma peur, lorsque, la foule s’écartant, je vis les corps des petits hommes ronds suspendus à une branche, la tête arrachée. Ma haine fut plus forte que ma raison, empoignant une sagaie, je transperçai le ventre du Guerrier le plus proche et tournais furieusement la lame dans les chairs entrouvertes. Le cri de l’homme déchira le silence et au lieu de m’assaillir, les autres prirent la fuite.

Il agonisait à mes pieds et je hurlais ma haine.

Comment pensèrent-ils que ces petits hommes ronds étaient mes esclaves ? Je ne le sais, mais je le compris quand le chef m’apporta trois esclaves d’une autre ethnie et les jeta à mes pieds.

Mais déjà leur Féticheur revenait soupçonneux. Il me parla à nouveau dans cette langue secrète, je fis face et lui répondis par un mélange de paroles inventées et de celles qu’il avait lui-même prononcées.

Son étonnement le rendit à nouveau muet.

N’attendant pas que son scepticisme le fasse revenir à la charge, je fis signe à “mes esclaves” de se lever et de prendre la route alors que je désignais deux Guerriers pour m’accompagner. Ceux-ci, peu empressés de se retrouver seuls avec moi, firent un pas en arrière pour se fondre dans la foule. Je haussai le ton et la voix du chef fit écho à la mienne,… les hommes prirent le chemin du fleuve.

Pour quitter ce village maudit, je tentais de faire bonne figure et de ne pas montrer l’étendue de mes souffrances. Je sentais bien les regards lourds d’inquiétude autant que d’étonnement qui accompagnaient ce départ hâtif

Sur le chemin du fleuve, je fis marcher les Guerriers devant moi. Arrivée à la rivière, je m’emparais de leurs sagaies. Ils ne se firent aucune résistance et n’attendirent même pas notre montée dans la pirogue pour s’en retourner en courant auprès des leurs.

Rendu sur l’autre rive, je donnai une sagaie à “mes esclaves” et leur abandonnai la pirogue tandis que je m’enfonçai dans la forêt.

 

Je mis de nombreux jours à retrouver le clan des petits hommes ronds. Ils ne me firent aucun reproche, comme si cette tuerie faisait partie des choses au même titre que la pluie du ciel et le vert des arbres. Mes petits hommes ronds souriaient de me revoir vivant. Ils souriaient à la vie.

 

Je vécus encore quelques saisons avec eux.

Mais un jour, alors que l’un deux m’apprenait à imiter le son des animaux, un immense singe noir se jeta sur nous et tua mon petit homme rond en lui arrachant les bras.

La vie le quitta comme çà, en un instant !

J’ai toujours gardé ce souvenir dans mes yeux. Mon petit homme rond était mort si vite que je compris son empressement à donner la vie. Lui savait que le sourire était une chance et que la vie n’avait pas le temps de pleurer.

Mon petit homme rond me quittait par la furie d’un grand singe noir.

De ce jour, je pris la décision de traverser le monde des arbres pour fuir ma mort.

Je retournais, dans la direction du soleil couchant, comme attiré par un monde que j’avais juste croisé entre celui de mon enfance et celui de la grande forêt sans fin.

Ce monde de grands plateaux que, même monté à la cime d’un arbre, on ne pouvait y voir le bord, ce monde m’avait intrigué. Avant d’y arriver, il fallait monter et descendre mille collines couvertes d’arbres, traverser des dizaines de ruisseaux et rivières à l’eau très froide. J’avais approché ce monde à l’occasion de ma plus grande fugue dans les autres mondes alors que je vivais encore chez les hommes. Je savais que je le retrouverais un jour entre mon pays et la grande forêt. Il me fallait remonter le vent brûlant qui souffle une partie de l’année, quand la pluie a cessé.

Dans le monde de la forêt, les années étaient doubles. Il y avait deux saisons des pluies quand, dans le monde des savanes et des collines, il n’y en avait qu’une. Depuis mon entrée dans le monde des arbres, j’avais distingué la petite saison des pluies et la grande. Seule la grande correspondait à celle du pays des savanes.

Les petits hommes ronds m’avaient décrit un lac immense aux limites sans fin. Son eau était mauvaise à boire, même les animaux ne la buvaient pas. Ils m’avaient dit qu’il y avait des Hommes-Dieux qui venaient de ce lac, ils étaient de lait, ils étaient redoutables.

Les Hommes-de-lait étaient des Dieux ou des Esprits, qui apportaient des forces nouvelles et formidables. Ils tuaient sans toucher. Il y avait même un monde où il n’y avait que des Hommes-de-lait. Je sais même que certains d’entre eux approchaient de mon pays à l’époque. Les vieux affirmaient que du temps de nos pères, ces Hommes-de-lait se nourrissaient de la chair des hommes de nos mondes et venaient les acheter aux marchands d’esclaves. Beaucoup en parlaient, rares étaient ceux qui en avaient vu.

 

Comme dans nos mondes, les Hommes-de-lait comptaient leur richesse en nombre d’esclaves, et retournaient dans leur monde sans terre pour les dévorer.

Tous les vieux en parlaient comme s’ils les connaissaient. Mon Maître m’avait raconté que les Hommes-de-lait avaient fait une guerre terrible dans leur monde et que certains jeunes de notre ethnie avaient combattu à leurs côtés. Etaient-ils des esclaves ?

Chaque ethnie avait ses Hommes-de-lait. Les nôtres étaient des “Patronsfrançais”. Dans leur langue, “français” voulait dire qu’ils disaient la vérité. Ils disaient même qu’on était “franc” si on disait la vérité. On devait croire tout ce que disaient ces Hommes-de-lait et tuer les autres qui n’étaient pas les nôtres.

 

C’est vrai qu’à cette époque, je confondais tous ces Djinns, Dieux, Forces et Hommes-de-lait. Je savais aussi que les Hommes-de-lait n’entraient pas dans le monde des arbres.

Je voulais aller voir ces grands plateaux,… J’aurais bien aimé rencontrer ces Hommes-de-lait !

 

 

 

…/…

 

 

La fascination : poison de l’homme blanc

 

 

Deferrière ouvrait la brousse pour faire entrer “Lacivilisation” et “Leprogrés” Il critiquait tout le temps les Féticheurs-blancs au “Dieu-tout-puissant” et les “Administrateurs-coloniaux” mais leur apportait “Lecourrier” et “Les-médicaments-de-la-croix-rouge”. Il était comme çà, Deferrière. Il n’aimait personne et aidait tout le monde. Il combattait tout le monde, terrassait ses adversaires, puis les aidait à repartir, à recommencer.

Deferrière me disait toujours, vous êtes trop cons, il faut bien qu’on vous apporte “leprogrés” et le soir, quand le courage de l’esprit prend la place de celui du coeur, il m’expliquait que le monde des Blancs allait tuer la vie, comme elle tuait celle des Blancs dans leur monde.

 

Je ne comprenais pas son monde “où-tout-était-plus-quelque-chose” et où la vie était morte.

 

Il voulait que je m’écarte des Blancs et m’entraînait à le suivre. Il voulait protéger notre monde et me demandait de l’aider à ouvrir la brousse. Il voulait s’enfuir dans la nuit des Djinns et me parlait de “Lechantier” qui devait avancer. Il se moquait de moi quand je lui apprenais les forces et les Esprits, mais retenait tout et respectait une partie de mon monde.

 

Qui était-il ?

 

Les deux saisons s’étaient relayées deux fois, la pluie allait rendre la vie à la brousse quand il m’annonça son départ pour “Lafrance”- le pays de son pays.

 

– Je prends le bateau pour “Lafrance” à la fin du mois. Je ne reviendrai peut-être pas, car dans le monde des Blancs il y a la guerre qui va venir. Si tu viens avec moi “à-la-ville”, le grand chef des Blancs t’amènera dans “Lafrance” pour te battre contre “lesallemands”. Reste en brousse, car là-bas le soleil ne se lève pas et le froid de la nuit reste dans ton corps.

– Si tu te bats contre “lesallemands”, je peux aussi les tuer puisque je suis “Deferrière” moi aussi.

 

Mais Deferrière parla longtemps des histoires des Blancs depuis “Dessiècles” et que seuls les Blancs devaient finir ces histoires. Que les Noirs qui se battraient pour les “Patronsfrançais” allaient mourir dans un monde trop loin pour que leurs esprits viennent les chercher. Que j’étais “Lavie” et que ma guerre à moi était de défendre la brousse contre “Leprogrès”.

Ce “Leprogrès” que nous avions apporté loin dans les villages, ce “Leprogrès” que je n’avais jamais vu tellement il changeait d’aspect, tantôt homme, tantôt machine, tantôt “Médecine”, “Leprogrès” était maintenant partout grâce à nous les “Deferrières”.

Mais aujourd’hui, mon Blanc partait et voulait emporter avec lui “Leprogrés” pour qu’il ne mange pas nos coeurs. C’était vraiment très compliqué, “Leprogrès” et le “Dieu-tout-puissant”. Allaient-ils repartir avec les Blancs qui font la guerre à “Lesallemands” ?

 

Deferrière partait seul pour défendre notre “pays-où-la-vie-est-morte mais où le-ciel-est-plus-bleu”. Il partait sans moi, car le monde des Blancs est trop froid et que “Nos-chemins” et “Nos-luttes” se quittent parce qu’il y a la guerre contre “Lesallemands”. “Leprogrès” allait tuer la vie et je devais le combattre dans la brousse, était-il commandé lui aussi par “Lesallemands” ?

De ce jour, Deferrière ne me parla plus de la guerre contre “Lesallemands” ni de “Lafrance” ni de son départ pour “Lepays” qui était quelquefois “Lafrance” ou “le-pays-où-tout-était-plus”.

 

Et puis un matin, “Lecamion” est arrivé plus tôt que d’habitude. Il était déjà chargé d’hommes Blancs avec beaucoup de sacs. Deferrière chargea le sien et celui des deux autres Blancs de “Lechantier”, ils montèrent tous sur les sacs. “Lecamion” démarra, la poussière mangeait son image, j’étais là, au milieu de la piste. Deferrière ne m’avait pas parlé depuis la nuit, le monde des Blancs partait pour la guerre, sans arme, sans cri, sans peur,…

 

Les Blancs ne se retournaient pas sur le monde des Forces et des Djinns qu’ils avaient bousculé, les Blancs avaient le coeur ailleurs, Deferrière aussi !

 

“Lecamion” s’immobilisa, la poussière tomba tout doucement, la silhouette de Deferrière se dessina, il se pencha, déposa son couteau à terre, celui que personne n’avait le droit de toucher, celui de son pays,… la poussière remonta dans la brousse et “Lecamion” emporta mon Blanc.

Personne n’osa toucher au couteau, je restais à le regarder, il ne bougea pas, il attendait que “Nos-chemins” se croisent à nouveau.

 

La poussière recouvrit petit à petit cette lame d’acier que seul Deferrière, le Blanc, Mon Blanc aura jamais touché. Je ne quittai « Lechantier » que le jour où je ne pus le distinguer parmi les feuilles et les branches qui envahissaient maintenant la piste qui amenait “Leprogrès” du temps des Blancs de “Lafrance”.

 

D’autres Blancs vinrent les remplacer. C’étaient des Blancs de “Lafrance-duliban”, une autre “Lafrance” où l’on parlait l’arabe et le français, où les “Dieux-tout-puissants” se disputaient entre les “Libanais-de-Lafrance” et “Les-arabes”. ils étaient pauvres pour des Blancs, ils n’avaient pas de “Lechantier”, pas de “Maison-coloniales”, ils n’étaient pas “Administrateurs-coloniaux” ni “Patrons”, ils allaient vivre dans les villages avec leurs femmes et leurs enfants. Je n’avais jamais vu de femme ni d’enfants de Blancs. Ils apprenaient à parler nos langues, toutes nos langues, croyaient en nos Forces et nos Djinns, ils étaient plus durs et quelquefois moins francs que les Blancs de “Lafrance”, mais ils faisaient l’effort de mieux nous connaître.

Les Blancs de “Lafrance-duliban” étaient commerçants ou mécaniciens et réparaient les « lecamion ».

Certains étaient dans les villes depuis la première guerre des Blancs, les autres étaient venus pour remplacer les Blancs de “Lafrance” qui se battaient contre “Lesallemands”.

 

Il n’y avait plus de « Lechantier », les Blancs et “Leprogrès” n’avaient plus besoin de moi. Je retournai donc courir la brousse.

 

Mais la brousse était moins grande, “Leprogrès” de Deferrière était entré loin, les pistes s’enfonçaient tellement profondément qu’on pouvait traverser plusieurs mondes en les parcourant. Il y avait “Les-curés” et “Les-bonnes-soeurs” dans les villages les plus lointains. Les Blancs avaient appris à des Noirs des peuples d’esclaves à lire et à écrire dans les “Livres-des-idées” et ces Noirs devaient à leur tour apprendre aux enfants des classes d’âges à comprendre les paroles des “Livres-des-Blancs”. Il y avait aussi “Les-gendarmes” qui jugeaient les gens à la place des Anciens, des Féticheurs et des Chefs, Il y avait les “Eglises” où habitait le “Dieu-tout-puisant”, comme pour nous les « Arbres-à-Fétiches »… et la brousse reculait.

 

Il se passa plusieurs saisons des pluies avant que les Blancs de “Lafrance” de Deferrière revinrent dans la brousse.

 

Les chantiers ouvrirent à nouveau, mais l’Afrique avait changé et les Blancs aussi. Il disaient que çà avait été très dur, qu’il y avait eu plus de morts que tous les Noirs de l’Afrique, les Blancs avaient le coeur blessé.

Il paraît que les Blancs de « Lafrance » c’étaient même battu entre eux dans « le-monde-tout-entier » et même dans la grande ville de Dakarou, là-bas au bout des pistes des Blancs.

 

“Leprogrès” devait entrer plus vite, “Lacolonie” devait aider à reconstruire “Lafrance”. Deferrière avait raison, la guerre contre “Lesallemands” avait tué la vie “Au-pays”.

 

Je retournai dans “Laguinée” sur notre chantier pour retrouver mon Blanc et l’aider à reconstruire “Lafrance” avec “Leprogrès”.

 

Il pleuvait sur ce qui restait de la piste qui amenait “Leprogrès”. Aucune trace du camion “Leberliet” ou “Lecitroën”, aucun bruit, aucun Blanc, les paillotes étaient effondrées, les machines rouillaient, la piste obstruée par les arbres abattus par les pluies, le pont emporté,…

J’attendis Deferrière pendant toute la saison des pluies.

La piste sécha progressivement et un jour en fin de matinée, j’entendis la sourde résonance des haches sur les troncs, je me précipitai vers le bruit. Une dizaine de Noirs dirigés par un Blanc dégageaient la piste. Je cherchais Deferrière des yeux,…

Je reconnus le Blanc de “Lafrance” qui donnait les ordres, il travaillait, avant la guerre, sur “Le-camion”. Lui aussi me reconnut et vint vers moi.

 

– Il est devenu chef de son village là-bas, chez lui, à Deferrière. Il ne reviendra pas. Il m’a dit de te prendre comme pisteur si je te retrouvais… Il s’est marié… Il a été blessé pendant la guerre,… il ne peut plus venir sur les chantiers… il a fait “la résistance”… c’est un grand chef maintenant. Mais ici, c’est moi le nouveau chef du chantier.

Veux-tu m’aider à reconstruire cette piste ?

 

Je me contentai de répondre d’un geste.

 

Je me sentais déchiré, abandonné par ce double de moi-même, cet homme Blanc qui avait partagé tout,… sauf sa guerre. Pourquoi sa blessure l’empêchait-elle de revenir dans notre monde ? Le pays-où-tout-était-plus-beau avait-il retrouvé la vie grâce à lui ? Qui était cette femme, est-ce elle qui le retenait ?

 

Je n’ai jamais eu de réponse à mes questions. La seule lettre qu’il m’envoya l’année suivante, me félicitait d’avoir accepté de suivre les cours de formation professionnelle que m’avait proposés Monsieur Alain. Il me dit aussi que “Leprogrès” était devenu le plus fort, même au pays de Deferrière…

 

 

 Ami, mon ami Onate,

 

     J’ai appris que tu allais suivre les cours de formation professionnelle et que tu avais commencé à lire, c’est très bien. Tu sais, le progrès gagne du terrain ici aussi à Ferrière, il est le plus fort.

     Alain m’a dit que tu allais devenir chauffeur du Berliet pour continuer à voyager,…

 

J’ai oublié, depuis, le contenu de sa lettre, il ne répondait pas à mes questions, c’est tout ce que je sais.

 

…/…

 

 

Le coeur blessé ; l’homme blanc s’en va.

 

 

Avec l’indépendance, le monde des Blancs continuait à bouleverser le nôtre, mais sans les Blancs. La loi de Sénégalisation obligeant les entreprises à remplacer les Toubabs par des Sénégalais diplômés, notre entreprise se “nègrifiait” comme on dit ici.

 

Le départ de Monsieur Alain, “ce vieux Nègre” tournait une page de plus. Après le départ progressif des chefs de services et des chefs de chantier, voici que le chef des TP nous quittait. Il ne restait plus que le chef de l’atelier mécanique et le Directeur, tous deux près de la retraite.

Nous les remplacions,… mais sans jamais les égaler. Comment un Wolof pouvait-il diriger un Serrére, ou un Bambara. Comment un Noir pouvait-il se faire respecter dans cette culture pas vraiment acquise ?

 

Tous les blancs n’étaient pas bons ni compétents, loin s’en faut, mais ils étaient étrangers à nos coutumes et à nos rivalités, ils pouvaient nous unir, et eux, au moins, étaient honnêtes !

 

C’est un “jeune et brillant universitaire” qui succéda à monsieur Alain, un Wolof.

Il nous fit un discours dans l’atelier de mécanique,… c’était le premier !

Ce jeune ressemblait beaucoup aux Blancs que l’on voit à la télévision, cravate et costume, poli, voiture neuve japonaise au lieu de la “Peugeot”, il se fit oublier pendant plus d’un an pour mieux rebondir.

 

Chaque fois qu’un Blanc nous quittait depuis trente ans, nous nous rapprochions du suivant, cette fois ce fut plus visible qu’auparavant. Pour organiser un chantier, nous mettions tout en oeuvre avec Monsieur Grasset, le directeur.

Le chef des travaux, Monsieur Diop, ne participait que rarement à ces réunions, il allait voir les banques, les Ministres, les autres, ceux qui ne servent à rien !

 

Plus personne ne venait vérifier les chantiers. “Monsieur grognon” le chef de l’atelier mécanique se plaignait des retards dans les livraisons de pièces.

Moi je devais me débrouiller seul pour approvisionner mes chantiers. Alors je pris l’habitude d’utiliser mon devenu vieux “Gélère 160” de chantier et de rentrer à Dakar toutes les semaines, comme vingt ans en arrière.

Monsieur Grasset m’appelait son bras droit, Diop était qualifié de Monsieur le Directeur !

Le monde des Blancs était passé, mais celui des Hommes restait de mise. “Le Directeur” m’évitait respectueusement,… il attendait son heure.

C’est dans cette ambiance que Monsieur Grasset me convoqua dans son bureau.

 

– Onate, nous nous connaissons suffisamment pour que je vous parle franchement.

Je connaissais Deferrière, j’étais responsable de l’approvisionnement à l’époque. Il m’avait raconté votre rencontre et vos parties de chasse. Vous avez longtemps représenté pour nous l’Homme sauvage, l’Homme libre, nous vous considérions comme un Etre à part. Quand Alain vous a pris sous sa coupe et vous a envoyé ici pour étudier, c’était pour obéir à votre ami. Quand j’ai vu ce que vous deveniez, j’ai demandé à Alain s’il pensait pouvoir faire de vous un chef de chantier. Au début, il pensait que vous alliez nous quitter un beau jour sans prévenir, puis il a mis tout en oeuvre pour vous faire gravir tous les échelons de notre entreprise. En 60, la direction parisienne nous a demandé de faire un geste en nommant un cadre africain pour marquer l’Indépendance. Nous vous avons donné votre premier chantier ! Depuis vous êtes passé des chantiers d’entretien aux gros travaux routiers. Je voulais vous mettre à la place d’Alain et vous demander de former un jeune Sénégalais pour vous remplacer… Le Gouvernement ne l’entend pas de cette oreille. Monsieur Diop nous a été “recommandé” par le Ministre.

– Monsieur Grasset, tout çà, je le sais. Pourquoi voulez-vous parler, on se comprend depuis quarante ans sans paroles, que voulez vous me dire ?

– Tu as raison, pardon, vous avez…

– Vous êtes un “vieux Nègre” vous aussi, et les Nègres eux se tutoient.

– Oui, c’est vrai.

 

– En fait, je vais partir à la retraite,… En fait… Tu sais je ne connais plus la France des Français !

Tout a changé là-bas, j’aurais dû partir plus tôt, tu comprends ? Je ne suis plus vraiment sûr de vouloir quitter ce pays que j’ai maudit si souvent. Là-bas j’ai encore de la famille,… Tout fout le camp ici, ce matin, la banque n’a pas honoré deux règlements que nous avions faits par chèque ! Les cons, il paraît qu’ils n’ont plus d’argent dans les caisses. Tu te rends compte ? Tu as de l’argent sur ton compte et eux, ils le bouffent !

… Oui, tu t’en fous, toi tu as ta brousse. Quand il n’y aura plus rien, tu auras encore ta brousse.

– On l’a tuée ensemble cette brousse Monsieur Grasset.

– Tu ne veux pas me tutoyer ? Ceux sont les restes de la colonisation ?

– Non, Deferrière, je le tutoyais.

– Tu me méprises ?

– Non, votre route va être longue… Le Sage est celui qui peut encore penser alors que son corps meurt.

Je dois partir, Monsieur Grasset, les ouvriers m’attendent pour descendre* (*quitter le travail en fin de journée et rentrer chez eux)… Pour moi aussi la route va être longue.

 

Monsieur Grasset se déchirait.

 

Les Blancs, même les jeunes qui sont nés ici, les Blancs retournent chez les autres Blancs, même quand ils savent que leur vie va les quitter. Ils ne veulent pas mourir avec Leur Afrique.

 

 

…/…

 

 

La mort début de la vie

 

 

 

Je coupe le moteur du “GLR 160”, le silence, l’arrêt des vibrations, les derniers kilomètres de mon compagnon, mes dernières heures de route.

J’ai gagné ma retraite.

J’ai gagné le droit de te conter le temps des coureurs de brousse.

J’ai ouvert la route au progrès, celui des Blancs, celui d’un Occident maître du monde. Ce même Occident qui doute, se déchire, détruit ce qu’il construit, n’achève pas ce qu’il initie, cet Occident qui dicte et s’en va.

J’ai été de ces Hommes d’un autre âge, d’une autre Culture. D’un monde que l’on a tué sans le remplacer. J’étais la Vie, celle qui s’écrit avec un grand “V”, celle d’une Afrique dure, contraignante, cruelle, mais humaine, chargée de croyances, de valeurs, pas toutes bonnes, certainement pas toutes mauvaises.

 

Mon nom est celui de la dualité de mes cultures, celle oubliée et celle pas vraiment acquise.

 

Pourras-tu un jour me comprendre ? Quand je te parle “Djinns”, tu comprends “Jean”, frère noir, frère blanc.

 

Notre Afrique se déchire à la recherche de ses bases, pour se reconstruire, je veux bien le croire, mais à quel prix ?

 

La grande maladie aujourd’hui, la Guerre demain, la Peur, la Faim sont nos dernières noblesses.

 

Mourons mon frère dans la solitude du coureur de brousse qui va vivre à jamais dans ton coeur, lecteur lointain.

 

Un jour, mon corps va arrêter de vivre, je le sais bien et ne le crains pas. La mort est signe de vie, et je sais moi, moi l’Homme du monde perdu, moi l’Homme Noir, moi le Nègre, je sais que mon coeur a commencé de vivre dans la poitrine d’un Homme Blanc qui plus jamais ne trouvera la paix.

 

Je lui ai offert le rêve, il ne le quittera plus et sous ses dehors de « civilisé », il court toutes les nuits sur les pas de mes ancêtres. Il avance dans sa vie en regardant rougeoyer les dernières braises de notre rencontre… elles luiront pour lui, en secret, jusqu’à ce qu’un des siens, un jour, ressente au creux du ventre le vide angoissant que provoque la disparition de ce monde de légende qu’il n’aura pourtant jamais connu.

 

Tel est mon héritage, tel est le prix de ma fascination.

 

Je t’aime Deferrière, mon frère, qui m’a tué et tant appris.

 

 

     Onate Deferrière

“Homme d’un monde disparu”

 

 

Le coureur de brousse – Roman (1991/2006) Jean-François Floch

extrait / tous droits réservés /Jean-François Floch

 

A l’Afrique qui un jour se relèvera de ses cendres pour constater quelle n’est plus !

 

J’ai été un homme libre

 

De ces mondes lointains je ne veux conserver qu’un mode de pensée, un regard sur la vie, un espoir aussi de n’être pas qu’un pion, un numéro, une hypothèse,…
Mélange de cultures, regard inquisiteur tout autant que détaché, je circule dans le réel avec les yeux d’un rêveur, je décris le vivant avec les mots d’un conteur, je te parle « foi » quand tu attendais « loi », je compte avec mes tripes et calcule mes sentiments.
Froid ; je bouillonne d’impatience ; calme, je brûle de violence.

Tel est le fruit de mes errances, tel est le tribut à payer.
Solitude profonde d’une vie de partage, cohabitation difficile du réel et du voulu, je préfère ne pas être que de n’être pas vraiment.

Sans morale, sans loi, sans attache ni frontière ; je ne respecte qu’une éthique toute aussi personnelle que rigide.
En conflit perpétuel avec elle, je négocie pour être encore humain.
Moi et son contraire, difficile alchimie dans laquelle l’équilibre fait figure de prodige.
Equilibre d’un jour, d’un instant ou d’une heure, équilibre créateur, accommodant ; équilibre ni vraiment recherché, ni vraiment naturel, automatisme aux lois mouvantes.
Tour à tour transporté d’enthousiasme et freiné de méfiance, je vis de mes tripes alors que ma tête pense.
Au soir venu, l’un et l’autre se rejoignent pour former un rêve éveillé, un espoir irréel, un monde parfait dans lequel mes cultures se confondent, se complètent pour ne former qu’un être…
Monde refait en une nuit ; lumière dissipant les rêves, quotidien d’un moment, d’un lieu, d’une culture, amputant tous les jours une partie de moi-même pour n’en exorciser qu’une, une seule ; infirmité du réel.

 

 

… le tam-tam, rythme la nuit tombante, le griot libère l’imaginaire, le coeur de l’enfant s’enflamme, le conte va commencer… En ce temps-là …

 

Enfant de la brousse

En ce temps-là, la réalité ne portait pas le même regard qu’à ce jour. Le mouvement restait ample, souple et personne ne songeait à rechercher le détail qui confondrait le conteur.
La vérité, je te l’assure, n’a de valeur que pour celui qui l’a vécu. La transporter tel quel, sans son décor, sa grandeur, ses acteurs, c’est un peu la trahir, l’enchaîner, l’enlaidir.
Nous autres conteurs de ce temps jadis, nous transportions des idées, pas des faits.
Nous marchions lentement dans la vie, écoutions tout au long de la piste. Nous transportions la vie, l’espoir et l’envie,…
Nous écoutions avant de conter.
Notre vérité, à nous, était celle du moment, mobile et légère.
Je me souviens encore de notre monde d’avant. Avant que la fascination ne le fi éclater.
Ni femme, ni homme, tant que pas vraiment homme, nous apprenions avec ceux de notre âge les dures leçons de la vie.
Tout était jeu dans la première classe d’âge, mais seuls les adultes pensent qu’il s’agit d’un jeu.
Ni chef, ni loi, tu trouvais ta place tout naturellement et les changements hiérarchiques étaient nombreux et fréquents.
Toute affirmation de ta personnalité, si elle n’était pas suivie d’actes, te renvoyait au jugement collectif. Tu pouvais être chef, si tu commettais l’erreur de le croire, ta cour se vidait et se reconstituait plus loin, ton pouvoir ne s’exerçait plus alors que sur les Djinns de ton imaginaire, car les tiens t’avaient laissé à ta grandeur.
Nous apprenions à être “Nous” à travers tous les “Moi”. Nous mesurions la force de l’union et notre dépendance. Nos révoltes nous isolaient, nos jeux nous rassemblaient.
Nous n’avions pas connu cinq saisons des pluies que nous étions déjà marqués du sceau de notre destinée. Nous nous appelions déjà par ce que seraient nos futures charges dans notre société.
Seuls les timides aux grands yeux, ceux qui regardent avec leur coeur et que les moqueries isolent, seuls ceux-là ne trouvaient pas leur place.
Quelquefois soumis, toujours rebelles, ils finissaient par s’échapper,… forgeron, conteur ou coureur de brousse, ils vivraient alors seuls parallèlement au “Nous”.

C’est ainsi que je devins un chasseur de miel renommé, puis un coureur de brousse avant que l’âge ne me rattrape… mais c’est là une bien longue histoire.

 

Le monde des hommes

Dans notre société, on ne chassait pas l’intrus, on l’ignorait. Il ne faisait pas partie du monde des Humains, petit monde étroit et solidaire, aveux de notre faiblesse dans cette nature puissante.
Les groupes d’humains s’unissaient pour lutter contre elle, pour donner naissance à d’innombrables petites forteresses en son sein.
Seul le coureur de brousse, combattant isolé, apprenait à la connaître, à l’aimer, à la côtoyer. Ce tutoiement avec les éléments le rendait encore plus solitaire. De saisonnier, il devenait errant, coupant définitivement les racines qui l’enchaînaient.
Nous autres, les enfants, nous en avions peur. Il arrivait en effet que nos jeux nous mènent à quelques enjambées de la grande mare d’où nous observions les singes et autres animaux familiers, et là, mes yeux d’enfant ont gardé l’image de ces hommes nus qu’ils nous arrivait d’apercevoir.
Pour tout enfant, un étranger est toujours tout à la fois une étoile merveilleuse et un danger imminent. Ces hommes félins, ces êtres qui n’approchaient pas les villages des hommes me terrifiaient,… ou m’envoûtaient… je ne sais plus vraiment !
Les différents stades de l’initiation avaient pour double objectif de t’apprendre – tu me permettras de te tutoyer, frère, c’est chez nous un signe de compréhension et d’amitié – à utiliser la nature et à lutter contre elle tout en te faisant entrer dans la communauté des Humains.
Comme dans toute société humaine, j’en ai fait l’expérience par la suite, la nôtre donnait un pouvoir énorme à la magie et à son interprète le Féticheur, comme d’autres le donnent à d’autres Dieux et à des Prêtres pour parler en leurs noms.
Celui-ci avait un tel pouvoir que même le chef du village n’osait s’opposer à lui.
Le Féticheur était un des grands maîtres de notre initiation.

Sa science était grande et celui qui exerçait ses pouvoirs chez nous, à cette époque, était bon pour un homme qui tutoyait les Dieux. J’en ai connu bien d’autres depuis et combattu certains.
Ces hommes sont avec le Griot, les seuls à être profondément intégrés à la vie du village tout en étant des solitaires à part entière.
Le Féticheur et les initiés des classes d’âges au-dessus de la nôtre nous amenaient souvent dans la forêt sacrée pour nous apprendre à craindre les Dieux et les Forces et à les servir.
Moi, j’aimais la forêt sacrée, elle remettait en question la hiérarchie du groupe. En forêt, ma timidité envers les miens se transformait en aisance à me déplacer dans le monde des animaux. J’en éprouvais une telle joie que je ne comprenais pas vraiment pourquoi je devais craindre les Dieux et les Forces ; maîtres de ces lieux.
Je disparaissais volontiers pour observer les miens en proie à leurs angoisses. Les Masques, qui effrayaient tant les enfants que nous étions, n’avaient plus de mystères pour moi. J’avais vu mes aînés les confectionner et les porter avant les cérémonies ou les corvées.
De peur des autres, sans doute, je me réfugiais de plus en plus dans cette nature qui les faisait trembler et me donnait tant l’impression de voyager dans le monde de la magie.
Je m’écartais doucement mais irrémédiablement du “clan” des hommes.
Je côtoyais, chaque fois que l’occasion se présentait, les Eléments, Djinns, Hommes-animaux et bêtes sauvages. Je suivais les traces, fouillais les terriers, observais les oiseaux et les singes,… et un jour, j’osai enfin toucher un serpent, je ne sais s’il s’agissait d’un Homme-serpent ou d’une simple bête ; à cette époque, je ne savais les reconnaître. Ce premier contact fut une révélation, sa peau était douce, lisse et l’animal, après une brève tentative de fuite, s’enroula autour de mon bras. Je retrouvais ce serpent fréquemment jusqu’à la saison des pluies, mais un jour, il ne vint plus au rendez-vous.
J’appris à approcher les antilopes, à remonter les pistes laissées par les buffles, repérer les tanières de léopards, grimper dans les arbres les plus hauts, traverser les mares sur un simple tronc d’arbre, piéger les rats palmistes, tuer les tourterelles avec un arc, ou avec un piège en poils de phacochère,…
A la fin de notre apprentissage, qui pour moi avait duré trois saisons sèches, nous fûmes abandonnés à deux jours de marche du village, sans vivres ni eau. Nous devions apporter à nos aînés les preuves que nous avions acquis les connaissances qu’ils nous avaient transmises.
Il fallait confectionner un arc, des flèches, chasser, trouver de l’eau et surtout retrouver le chemin du village.
Toutes ces initiations ont pour but réel de souder le groupe, l’unité vitale, par le truchement du secret.
Ce secret si solidement gardé et que nul n’oserait dévoiler aux non-initiés, ce secret est bien souvent inexistant, c’est le cheminement de l’initiation qui t’a procuré un enseignement, le secret n’est que la marque distinctive de ton clan, marque plus discrète que les scarifications.
Nous fûmes donc laissés seuls, face à nos angoisses.
Aussitôt abandonnés à nous-mêmes et après une brève dispute dévoilant bien la peur naissante, le groupe se rassembla autour de moi, anonyme, docile, soumis,…
J’en étais étonné et perplexe. Je n’étais pas apte à les diriger. Je n’avais pas l’angoisse qui me tenaillait le ventre, mais je ne pouvais partager avec eux ma connaissance acquise au fil des années et des fugues.
Lorsqu’ils comprirent que je n’étais pas des leurs, les disputes redoublèrent et deux groupes se formèrent, l’un partant tout droit à la recherche des traces laissé par nos aînés, les autres, plus raisonnablement, cherchèrent à confectionner arcs, flèches et paniers.
J’étais sidéré de voir comment la force du groupe n’était en fait que l’addition de la faiblesse des individus.
Alors que, dans la forêt sacrée, en présence des nôtres, tous faisaient maintenant merveille dans l’art de confectionner arcs ou sagaies, les objets qui prenaient forme devant moi n’auraient pas même blessé un oiseau !
Pour ma part, étonné de tant de découvertes sur le genre humain, je me souciais peu de l’avenir et observais les miens.
En quelques enjambées, je parvins même à rejoindre le premier groupe, qui, affolé, tournait en rond à la recherche des empreintes que nos aines avaient soigneusement brouillées.
Alors enivré de ma toute nouvelle confiance en moi autant que de ma liberté, j’entrepris de traverser ce monde des Dieux.
Toutefois, avant de quitter les humains, je voulais leur prouver que je pouvais faire aussi bien qu’eux, leur dire que mon départ n’était pas une fuite, mais une envie.
Je confectionnai donc le plus bel arc et utilisai toute ma science pour retrouver la piste du village, tout en chassant et cueillant.
J’avais quitté mes co-initiés depuis un quart de jour, le soleil allait bientôt nous quitter brutalement comme il apparaîtrait demain, lorsque je fus figé sur place par des voix.
Je ne me trompais pas, il s’agissait bien de nos aînés. Ils s’étaient regroupés et confectionnaient des masques. Cette manoeuvre avait visiblement pour but d’effrayer les plus téméraires d’entre nous.
Je jubilais de les avoir découverts, mais déjà naissait au centre de mon ventre un étrange désir de vengeance.
Me cachant parmi les buissons d’épineux, j’imitai le feulement du léopard. Aussitôt, les masques tombèrent au sol tandis que les sagaies retrouvaient les mains calleuses de mes aînés.
A la deuxième série de feulements, le lieu fut définitivement abandonné, laissant sur place les masques inachevés. Mes aînés rebroussaient chemin, allant à la rencontre des jeunes pour éviter un accident.
Le fauve leur mangeait déjà le coeur… Ils ne seraient jamais des chasseurs.
Je quittai ma cachette quand le feulement reprit. Je ne sais pas, qui de mon coeur ou de mes jambes, courait le plus vite jusqu’à ce qu’un grand éclat de rire coupa net ma fuite. Je ne l’avais jamais entendu rire, mais je reconnus le Féticheur.
Arrivé à proximité du village distant d’à peine une journée de marche pour l’enfant que j’étais, nos aînés nous ayant fait faire de longs détours, je pris la décision de déposer discrètement mon arc, le panier d’écorces que j’avais confectionné et la calebasse d’eau de liane ainsi que mon collier de graines – signe distinctif de ma personne, au pied de l’arbre à palabres.
J’attendis ainsi la nuit suivante pour déposer les preuves de mes connaissances avant de disparaître à jamais dans le monde des Djinns.
Au matin, juché sur un arbre non loin du village, j’eus la satisfaction d’entendre les cris d’étonnement des anciens, puis le Féticheur conter avec force éclats de voix l’affaire du léopard, sans toutefois mentionner le dénouement si peu flatteur pour moi. Je l’imaginais imitant le fauve féroce puis l’affolement des vaillants initiés comprenant qu’ils avaient à faire à un Esprit transformé en bête. La rencontre avec l’animal devenait une véritable affaire d’Etat impliquant la responsabilité de tous, les Esprits, on le sait bien, ne dérangent pas les vivants s’ils n’ont pas une bonne raison de le faire !
Mon orgueil à l’écoute de ce récit me fit comprendre que je n’étais pas vraiment un errant, car l’image de moi que me renvoyait alors les autres prenait encore beaucoup de place dans mon esprit d’enfant.
Les autres enfants arrivèrent dans la matinée, pour ceux qui avaient maîtrisé leur peur, alors que les derniers, se fut les initiés qui les ramenèrent par peur de les voir disparaître à leur tour,… les Esprits ne rodaient-ils pas ?
Ces derniers resteraient dans la classe d’âge des enfants, les autres entreraient dans celle des jeunes.
Quand le soleil se fut couché à nouveau, le village était en effervescence.
On me cherchait partout.
Qui invoquait les Djinns malfaisants qui habitent les grands arbres et les roches, qui, les fauves affamés par la sécheresse qui fait fuir les troupeaux de buffles,…
Je fus un peu déçu que personne ne pensait que je puisse avoir eu envie de partir à la découverte des Mondes alors qu’à mes yeux, huit ou neuf saisons d’âge m’en conféraient amplement le droit.
Le Féticheur, que l’homme blanc appelle “sorcier” parce qu’il cherche à rabaisser tout ce qu’il ne connaît pas, le Féticheur donc, quitta sans hâte le village et le conseil des classes d’âges, avec solennité comme il savait le faire quand la situation était grave. Il proclama alors, se retournant vers les hommes restés accroupis à même le sol.

– Je vais demander aux Dieux de nous rendre le petit Onate, fils des hommes.

Puis il prit la direction opposée à celle de mon perchoir et disparut dans l’obscurité.
Je riais sans joie véritable, avec même un peu d’angoisse depuis cet observatoire que je n’avais toujours pas pris la décision de quitter. Les hommes et les femmes se levaient et abandonnaient leur cercle respectif pour regagner par petits groupes les carrés familiaux. Le village s’endormait et j’entrais moi-même dans le monde des songes.
Bien que très jeune à cette époque, j’étais suffisamment de ce monde des hommes de la brousse pour connaître les déchirements, les peurs, les révoltes cachées qu’un tel événement faisait naître dans les coeurs des miens. Nul ne pouvait aller au-delà des limites de son rang, de sa classe d’âge, nul ne pouvait entrer dans le monde des Djinns sans y être initié. Ma mère, mon père, pas plus que les autres ne pouvaient enfreindre cette loi de survie. Tutoyer les Forces n’est pas un jeu, ni même un combat à la portée des hommes. S’il y avait eu disparition, ce ne pouvait être qu’un message, une punition, une provocation.
Certains êtres étaient réputés pour les sorts qu’ils pouvaient jeter. Ce sont quelquefois des clans entiers qui tutoient les Forces et les Esprits, les lancent contre vous.
La forêt est le lieu de vie et de naissance des Forces et des Djinns. Pour les villages, qui, comme le nôtre, vivait en bordure de ce monde féroce, la crainte que nous inspiraient ces hommes de l’obscurité profonde de la forêt, était ancrée dans le lait nourricier de nos mères.
J’entrais moi-même dans le monde de mon esprit lorsque la voix calme et détachée du Féticheur me parvint.

– Il est trop tôt pour courir la brousse, le léopard est sur ta trace, la hyène aussi te suit. Les villageois ont peur des animaux, ce sont des cultivateurs et des cueilleurs, pas des chasseurs, toi, tu ne les crains pas, mais ta science n’a pas l’âge de ton courage, tu ne vivras pas longtemps si tu n’apprends pas à penser comme eux, à voir comme eux, à approcher comme eux, tu ne seras jamais un Féticheur, ni un paysan, mais pour courir la brousse, il faut apprendre le temps.

La voix cessa comme elle avait commencé, le Féticheur avait disparu, mais avait-il seulement été là ?
Si cette voix était la sienne, alors il n’avait pas parlé aux Dieux, mais à moi Onate : un petit d’homme.
Je ressentais tout à la fois un grand soulagement de savoir que les Dieux n’intervenaient pas dans la vie des hommes et une trahison sans borne pour tout ce qui constituait les valeurs de notre société, de notre culture.
Descendu de mon arbre, je vis mon collier de graines posé à même le sol, une griffe de léopard y avait été rajoutée au centre.
C’était là le signe d’un pacte scellé entre le Féticheur et moi.
Mon entrée au village, quelques instants après, provoqua un tel enthousiasme que l’on pu me comparer à la première pluie de l’année, celle qui redonne vie à la terre.
Le Féticheur était déjà entré au village et avait prévenu ma mère que les Dieux voulaient bien me confier aux hommes encore quelque temps, mais que déjà j’appartenais au monde des Djinns et des Esprits et qu’il me faudrait souvent leur rendre visite.
De ce jour, mes relations avec le village changèrent, je n’étais plus le petit timide un peu paria. Je ne faisais plus non plus tout à fait partie des humains. On m’apportait mon plat à l’écart des autres jeunes et je ne pouvais plus approcher les femmes enceintes ni les enfants malades. Par contre, les vieux me parlaient ; signe de mon entrée dans le monde des adultes. J’avais le droit de dormir chez le Féticheur et de courir la brousse quand l’envie m’en prenait. De ce jour, on me nomma “le fils du léopard” ; marque de respect tout autant que de crainte.

A l’occasion de chaque veillée, un vieux qui avait voyagé dans les autres mondes nous racontait à nouveau l’histoire du pays des Hommes-léopards.
C’étaient des êtres féroces et cruels qui, à la nuit tombée, se transformaient en léopard et mangeaient leurs congénères ; mais il s’empressa de préciser qu’ici ces Hommes-léopards ne pouvaient vivre. Ici, les léopards et les lions, mais aussi les crocodiles et les serpents étaient, on le savait bien, des hommes solitaires qui avaient passé un pacte avec les Forces et les Esprits, mais ils ne s’en prenaient que rarement à nous.
A cette époque je ne comprenais pas tout, et j’ai mis longtemps à faire la différence entre ces mondes lointains, ceux des Hommes-léopards et ceux des Hommes-de-lait.

De ce jour le Féticheur construisit ma légende et sous prétexte de me mener voir mon père adoptif, Maître des léopards, il m’apprenait à parler aux animaux et à manipuler les hommes.
Quatre nouvelles saisons sèches m’avaient été nécessaires pour acquérir une partie du savoir de mon Maître.
Je maîtrisais maintenant la science du langage des abeilles et pouvais leur emprunter du miel. Cette denrée était si précieuse qu’à elle seule, elle pouvait subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille.
Sur le conseil de mon Maître, le Féticheur, je commençai donc à courir la brousse à la recherche du miel, guidé dans ma quête par “l’oiseau miel”.
Cette étrange association entre les animaux et le chasseur n’est pas rare. “L’oiseau miel” vient chercher le chasseur de miel pour lui indiquer où trouver une ruche, en contre partie, il réclame sa part du butin. Mais, je chassais aussi les pigeons avec un faucon sauvage, il me survolait, obligeant les oiseaux à passer sous les arbres ce qui me permettait de les tirer à l’arc, et ma chasse les obligeait à remonter au-dessus des arbres permettant au faucon de les capturer en vol.
Mes errances, car ce n’étaient plus des fugues, mes errances donc, me menaient de plus en plus loin du village et pour des périodes de plus en plus longues.

Je me souviens de mon premier voyage. Je quittai le carré de mes parents pour plusieurs jours. Je montai tout d’abord vers le grand plateau de latérite rouge que le chemin longeait sans le traverser. Arrivé sur cette étendue aride, j’entrepris de remonter les traces qu’un troupeau de buffles avait laissées la nuit précédente.
Par endroits, le plateau était nu, rocailleux, brûlé de soleil ; ailleurs, il était constitué de buissons épineux et de kékés, ces arbres qui résistent aux feux de brousse.
Après que le soleil eut atteint le zénith, je vis enfin les dos noirs et bruns rythmer lentement la brousse. Entre les herbes à éléphants, le troupeau de buffles se dirigeait vers un “baco”. Je ne voulais pas chasser, mais entrer plus encore dans la brousse, dans les étendues des autres Mondes.
Au soir venu, j’avais remonté le troupeau et l’avais contourné à bon vent. Je me trouvais maintenant au centre d’un grand espace vide, pierreux, sur lequel aucune patte ne laisse de traces. Seul un bouquet d’épineux me laissait l’espoir de trouver un peu de vie.
A quelques enjambées des buissons, je retrouvai de vieilles traces de sabots de toutes tailles. Un peu plus bas, une ravine avait permis à quelques arbres de trouver abri et fraîcheur. Un goulet descendait vers cette ravine et toutes les traces formaient une piste bien connue du chasseur, la piste de l’eau !
La mare était toute petite, pas plus de trois ou quatre enjambées, ses rebords étaient escarpés et montaient bien jusqu’à deux hauteurs d’homme.
La nuit allait tomber brutalement quelques instants seulement après que le soleil ait enflammé le ciel de mauve, rose ou rouge annonçant la noirceur de l’obscurité. La fraîcheur allait gagner le coeur, reposer la peau, alléger l’esprit.
Je voulais à tout pris observer le troupeau au point d’eau…
Le ciel explosa en silence, le rouge passa au mauve, puis les étoiles apparurent comme pour remplacer le soleil fatigué de cette longue journée de travail.
Je me rendis alors compte que ma position au fond de cette ravine pouvait être dangereuse.
A leur arrivée, les buffles m’éventeraient et, ne pouvant rebrousser chemin, poussés par leurs congénères assoiffés, il ne leur resterait qu’une charge en avant pour sortir de ce piège. Les quelques épineux bas qui bordaient ce trou d’eau ne me procureraient qu’une protection illusoire.
J’étais tiraillé entre mon envie de ce contact et la nécessité de fuir le danger imminent lorsque la mare se mit à grouiller de formes gesticulantes, hurlantes et sautantes.
Les grands singes, ces animaux capables de lancer des pierres à plus de quarante enjambées, ces animaux organisés et bien plus dangereux que les buffles, étaient venus se jeter dans ce gouffre, poussés par une journée de torpeur.
Déjà les plus jeunes s’accroupissaient pour soulever l’eau jusqu’à leurs bouches brûlantes quand les cris de fureur d’un grand mâle déchirèrent ce brouhaha. Les femelles arrachèrent les petits à cette mare mortelle. Les aboiements fusèrent de toutes parts pour transmettre le message de mort. En un instant, la mare se vida et seul le grand mâle me fit face, hurlant, jetant de la terre, arrachant les branches d’un kéké.
Fuir serait un signe de faiblesse qui pourrait m’être fatal, un geste d’agression provoquerait l’attaque,… mon silence et mon immobilité seront mon salut.
A cet instant, on ressent au fond du ventre cette merveilleuse angoisse, mélange de peur animale et de courage humain.
Alors que le grand singe ne décolérait pas, les jeunes assoiffés s’échappaient un à un des pattes maternelles pour se risquer à boire. A la moindre fuite de l’un d’eux, tous aboyaient et sautaient hors du trou. Mais la soif a loi sur la peur et, après les jeunes, les femelles, descendirent à leur tour. Les mâles enfin s’y risquèrent. Seul mon antagoniste me faisait toujours face et ne décolérait pas. S’il venait à chercher quelques pierres, il pourrait me tuer sans même m’approcher.
Mais son aboiement venait de changer de ton, ce code-là, je le connaissais bien, c’était un appel plus impératif encore, puis un autre et très vite, tous les singes aboyèrent, couvrant de leurs cris la savane environnante. Les sentinelles avaient repéré une panthère ou un lion. Ils se mirent à courir en tous sens, récupérant à la volée les plus jeunes pour monter au plus vite dans l’arbre le plus haut. Les cris ne cesseront qu’au départ du félin. Si un jeune s’est égaré, une femelle ira à sa rencontre et le grand mâle, une fois de plus, fera front tant que tout le monde ne sera pas à l’abri ; c’est la loi des chefs.
Je n’ai rien vu venir, mais déjà, je sens la présence du lion, il souffle, se frotte sur une termitière, traîne les pattes d’indifférence. A chaque contraction de son estomac, un bruit sourd venu du fond des âges fait vibrer ma poitrine et hurler les singes. Ce seigneur est venu à mauvais vent, il ne m’a donc pas encore repéré ; mais sa méfiance lui fera faire le tour du point d’eau avant de s’y engager. Alors il fera son choix ; intimider, attaquer ou partir. S’il s’agit d’un Homme-lion, ma vie s’arrêtera là, car j’ai violé son territoire.
Il n’y a pas de peur plus profonde que celle que vous inocule la présence de ce roi. Son regard est froid comme la mort. Sa puissance, calme, sereine, vous glace le sang. Pourtant je sais que s’il n’est pas blessé ou s’il n’a pas déjà mesuré sa force à celle de l’homme, il n’attaquera pas,… certitude bien mince, vérité aussi légère que la fumée, que la brise se lève et vérité s’envolera !

Mais de tout, ce que je crains vraiment, c’est la venue des chiens-jaunes ou des hyènes. Les uns comme les autres n’abandonnent jamais un repas potentiel. Une journée et une nuit passées dans un arbre à cause d’une meute de chiens jaunes m’a suffi comme expérience.
Pour l’heure, la nuit est tombée et l’astre de la nuit n’éclaire que faiblement mon observatoire.
Maître lion a rugi au loin alors que je le croyais encore proche de moi. Le calme règne à nouveau. La nuit reste aux panthères, aux civettes et aux mangoustes, tout ce monde va occuper l’obscurité alors que les antilopes, les buffles et les singes vont dormir d’un sommeil très léger en proie à l’angoisse de la nuit, harcelés par les Djinns.
Comme toujours quand je suis au point d’eau, mélange de merveilleux et d’instinct de conservation, je ne dormirai pas.
Je n’attendais plus personne, la nuit était trop avancée et la lune ne donnait pas assez de lumière pour permettre aux buffles de venir jusqu’ici sans crainte d’être surpris. Ils sont là, à côté, à attendre le jour pour s’abreuver enfin.
Un céphalophe se risque encore au point d’eau, j’entends son pas hésitant, il arrive par le goulet des buffles, il s’arrêtera certainement avant d’arriver à moi. Je joue à deviner sa taille, son poids,… surprise, il détale !
Le sol vibre, le pas lourd des buffles
La nuit est tombée depuis bien longtemps ; j’aurais cru qu’ils attendraient le jour, telle est la connaissance, telle est la vérité : toujours mobile.
La brise est légère, mais si je m’écarte à temps, ils ne seront peut-être pas dérangés par mon odeur. Le troupeau compte deux cent bêtes environ, je l’ai suivi presque toute l’après midi avant de le contourner pour le devancer. Je distingue maintenant les lourdes silhouettes qui se pressent à trente pas. Je me place à bon vent, presque à découvert ; les buffles voient très mal, j’attends immobile que la danse commence.
Ils sont si nombreux que c’est le paysage qui semble onduler.
Du plateau, je ne vois plus ceux qui entrent maintenant dans la mare. Je sais par expérience que les premiers vont s’enfoncer jusqu’au milieu de l’eau pour laisser la place aux autres, puis le roulement commencera. Laissant leurs places aux suivants, ils se croiseront dans ce couloir étroit. Certains, plus pressés d’en sortir, escaladeront ces rebords verticaux qui les séparent du plateau, alors, l’observateur que je suis sera à nouveau émerveillé de voir se transformer ces lourds ruminants en fauves agiles.
La nuit ne reprendra son rythme que lorsque chacun aura étanché sa soif, juste entrecoupée de quelques ruminants à la digestion bruyante ou de quelqu’aboyements de singes réveillés par un cauchemar.
Pour ma part, je tente de me réchauffer en me recroquevillant sur moi-même. La nuit va devenir de plus en plus froide et juste avant le jour, je serai forcé de reprendre ma marche pour ne pas grelotter. Ce froid de la nuit laissera sa place au soleil et les premiers rayons rendront au corps sa souplesse, sa vie.

Les expériences de ce type se succédèrent et ma quête du miel guida mes pas de plus en plus loin du village.

“Le Fils du Léopard” était devenu chasseur de miel.

…/…

Ahmed, Akhmed, Mohammed et Jean-François – UN MONDE DE FEMME

Aux femmes qui m’ont appris à aimer les femmes.

 

Roman (1996/2006) extraits / tous droits réservés
Jean-François Floch

 

Sur une terre de partage

 

En ville, la journée achevée, je pénétrais un nouveau monde des mélanges, non plus celui des nombreuses ethnies de ma zone, mais celui des Arabes, des Européens et des Africains qui s’agglutinaient autour des cinémas et de ces boutiques aux éclairages crus, voire criards, où l’on pouvait acheter un Chawarma. Les Européens venaient le commander pour le consommer chez eux ou aller le manger sur la corniche. Les Libanais, en fait presque tous Syriens, le consommaient sur place. Pour eux, pour nous, le chawarma était un lieu. Les célibataires comme moi y prenaient leur repas sous forme de sandwichs variés et de mets libanais.
Je ne sais ni quand, ni comment nous sommes arrivés à nous reconnaître et à former cet assemblage disparate de cultures et de caractères qui devint « notre table ».
Ahmed, l’ingénieur Marocain, Akhmed, le chef de chantier Tunisien, Mohammed, le commerçant Syrien et moi, l’indéfinissable Français aux origines multiples, devenu Nègre.

 

…/…

Complexité, mobilité…

 

Il est plutôt bel homme, grande école de commerce, aristocratie de la classe dirigeante française, culture, certitude, humanisme… Et si peu complexe pour voyager dans notre monde.
– Monsieur le Conseillé Commercial de l’Ambassade de France m’a indiqué qu’une visite guidée de la ville en votre compagnie me serait fort instructive.

Quelques mois au paravent, j’avais fait la connaissance d’un haut fonctionnaire français un peu moins fermé à toute forme de réalité que ne le sont si souvent ces énarques. Ces braves gens se complaisent à confondre l’intelligence et cette forme de construction mentale stéréotypée qui confère, à leurs yeux, le droit absolu à diriger le monde. Je les avais côtoyés lors de mes quatre années d’escapade française. A cette époque, la fougue de la jeunesse m’avait fait croire que le pouvoir pouvait être une fin en soit. Ma vitesse et ma mobilité d’esprit avaient alors bousculé beaucoup de leurs certitudes. Au moment du choix, j’avais posé la cravate et les illusions de pouvoir avant de quitter leur monde. J’avais au fond du ventre une envie, un impérieux besoin de retourner sur ma terre des mélanges. J’avais la certitude que ma vie, ma destinée était de me construire sur un monde que je n’avais que caressé depuis le regard de l’enfance.
Cet énarque, donc, était conseillé commercial de l’ambassade de France. Il lisait les rapports de la Banque Mondiale, ceux du FMI, consultait les experts de la COFACE, ceux du Ministère des Affaires Etrangères et du Ministère des Finances, temple des énarques les plus bornés. Il rencontrait les Ministres, les hommes d’affaires, les conseillés commerciaux des autres Ambassades occidentales… Mais sa « liberté » mentale allait jusqu’à l’autoriser, de temps à autre, à lire un rapport alarmiste, car trop réaliste, d’une Organisation Non Gouvernementale.
Je lui avais proposé de lui ouvrir le regard. Lui montrer la ville, la vraie ville, celle des quartiers qui montent doucement à l’assaut de la citadelle « à l’occidentale ». Celle du commerce parallèle, le vrai, celui qui fait vivre 70% de la population. Celle des ethnies, des coutumes, des « obligations » qui, silencieusement, discrètement, continuent pourtant à diriger tous les actes de ces hommes politiques africains.
Il avait osé me suivre. Pas très rassuré, il avait marché dans mes pas, au milieu des détritus, des flaques d’eau stagnantes, des marchés de viande à ciel ouvert, là où les mouches font plus de bruit que les voitures. Il avait eu du mal à garder son sang-froid face à des bandes de jeunes noirs agressifs, attendant le moindre faut pas, la moindre occasion, pour prendre de la vie les miettes qu’elle leur laissait. Je lui avais expliqué les quartiers, les clans, les trafics, les modes de survie, les règles du jeu, les espoirs, les peurs, les envies, la vie de mon pays.
Nous avions mangé dans un « restaurant » de rue, cette gargote infâme, au milieu de la poussière et du sable, qui, depuis fort longtemps, avait recouvert ce qui restait de la rue. Il m’avait supplié du regard. Comment manger ça ? C’était aller au bout de ces forces. Ça ! C’était le luxe dans ce quartier, de la viande bouillie et grasse, nageant dans un liquide nauséabond accompagné de riz blanc. A la fin de la journée, il avait commencé à poser des questions. Il avait même engagé la conversation avec un commerçant Bambara. Son cerveau acceptait enfin de retrouver une forme d’ouverture, suffisamment en tout cas pour regarder enfin et ne plus se contenter de traverser ce monde si dérangeant pour lui.
Le soir, assis sur une natte, chez notre ami Bambara, j’avais commencé à lui expliquer ce qu’est la complexité mentale. Cette complexité, je l’avais moi-même ressentie avant de l’avoir comprise. L’occidental, dont la puissance économique et technologique lui permet de diriger le monde, a du mal à accepter cette réalité peu flatteuse pour lui.

– Pour accepter cette notion, replaces-toi dans ton enfance.
Tu es né dans un pays où l’on ne parle qu’une langue, au mieux deux. Les cultures qui t’entouraient étaient elles aussi au nombre de une ou deux tout au plus. L’écriture te permet de poser les idées, de construire des concepts, de figer la pensée. Ta société te donne le temps d’analyser afin de faire tes choix. Ta pensée est simple, ta notion de vérité en est la base. Cette vérité est un fait, une certitude d’éternité de la valeur du fait. Tu utilises des éléments que tu qualifies d’objectifs pour te construire une opinion sur tout. Ton niveau de complexité mentale est de 1… Celui d’un nord américain de 0,5 tout au plus.
Eux, ils sont nés au milieu de dix à douze langues différentes, autant de modes de penser, de cultures qui pour certaines sont aussi différentes que ta culture française et celle d’un Japonais. Ils doivent pouvoir, par un simple regard, savoir qui est l’autre, quel est son mode de penser, sa façon d’interpréter tes actes. Ils ont la notion de mobilité de la vérité, de la connaissance tout en étant terriblement statiques dans les fondements de leur culture. Ils te diront toujours, je ne peux pas le faire, le grand père de mon père ne le faisait pas. Et pourtant ils vont être capable de s’adapter à une situation nouvelle avant même que toi tu ne te sois aperçu qu’il y avait situation nouvelle. Leur histoire est orale, ils naviguent à vue,… Mais peuvent te citer le nom de tous leurs aïeux sur quelquefois dix générations. Ils adaptent leurs vérités aux circonstances du moment. Ce qui est pour toi une trahison est pour eux la simple capacité à trouver la nouvelle vérité en rapport avec son nouvel environnement. Ils doivent vivre dans un monde qui est dix à quinze fois plus complexe que le tien. Ils peuvent comprendre ce que tu attends d’eux alors qu’ils ne comprennent pas pourquoi tu l’attends. Ils peuvent analyser en temps réel, en quelques secondes, ton mode de penser, sans rien comprendre de ta culture. D’où des incompréhensions énormes et depuis longtemps.
Le niveau de complexité de ta culture est de 1, tu es aujourd’hui capable d’appréhender ce niveau de complexité, eux, ces Africains, sont à un niveau de 10. Les Arabes que tu considères plus « civilisés » parce qu’ils ont une écriture et une histoire que tu crois accessible pour toi sont eux aussi à un niveau de complexité de 10, mais d’autres complexités. Les femmes arabes qui doivent vivre une double vie, celle publique et celle du clan des femmes, elles sont à 12 sur notre échelle. Souviens-toi, tu es à 1… Moi, je dois en être à 3 ou 5. Je ressens 30 à 50% des événements qui m’entourent et comprends la moitié d’entre eux tout au plus.
Quand un arabe t’aborde brutalement par des questions qui te semblent bien prématurées pour le niveau de votre relation, ce n’est pas lui qui a été trop vite, c’est toi qui n’a pas la capacité à lire l’autre en temps réel. Lui sait par un simple regard, qui tu es, ce que tu fais là et comment il doit t’aborder pour obtenir ce qu’il veut. Pour lui tu es un livre ouvert.
Quand tu considères que ce marchand t’a « escroqué », tu te trompes juste de culture. Lui a fait sa part du marché, toi, par incapacité à analyser en temps réel et trouver la vérité du moment, à la rendre mobile, aussi mobile que son environnement, tu n’as pas fait ta part du chemin. Tu as perdu, t’en pis pour toi. Celui qui a su bouger dans sa tête est fort, l’autre n’a droit à rien, c’est un faible, un perdant.
L’Africain, comme tu le nommes et que tu crois unique dans sa culture, il a été fasciné par ta technologie et envoûté par la liberté que ta culture lui apportait. Cette culture qui lui libérait l’esprit des peurs ancestrales et permanentes qui écrasent sa vie. Cet Africain a pu te considérer comme supérieur… Mais c’est une erreur historique. Vous êtes seulement différents, très différents. Tu lui as apporté une forme de liberté, certaines technologies, mais ne te trompes pas, tu n’as pas sa complexité mentale, vous êtes différents, mais il est beaucoup plus fort que toi dans certains domaines. Tu verras, malgré tous ces dérèglements terribles qui vont bousculer et ensanglanter cette terre d’Afrique, ils sont prêts, eux, pour un avenir complexe, beaucoup plus complexe que ta culture. En tombant, votre mur de Berlin n’a pas ouvert la porte de l’Est, elle a ouvert la porte de la complexité… Et vous n’y êtes pas prêts.

 

– Vous êtes venu « faire des affaires » en Afrique ?
– Je cherche en effet à ouvrir de nouveaux marchés. La COFACE donne un avis très favorable…
– Laissez donc ces doux rêveurs de la COFACE noircir des tonnes de papier. Si vous voulez entrer en relation d’affaire avec des Africains, essayez-vous déjà avec les « banabanas ». Si vous êtes capable de ne pas vous faire rouler dans la farine, vous pourrez vous attaquer à l’échelon suivant.

Je l’avais conduit au beau milieu d’un quartier de commerçants. Je lui avais juste dit d’acheter n’importe quoi à n’importe qui, que je me contenterai d’observer et de lui faire mes commentaires par la suite.
Il s’était piqué au jeu et avait marchandé une heure durant. Le sourire aux lèvres, il me tendit la preuve de sa réussite.

– Vous êtes passé par les Hautes Etudes Commerciales n’est-ce pas ?
– Oui…
– Eux, ils ont fait l’école de l’Afrique. Vous avez le sentiment d’avoir bien négocié ?
– Plutôt ! Non ?
– Vous avez payé trois fois le prix réel de cet objet… après une heure de palabres. C’est beaucoup, même pour un Blanc de France !
– Vous croyez ? Vraiment ? J’ai payé trois fois !
– Oui ! Il a très vite compris votre mode de penser, il s’est calqué sur ce que vous attendiez, a construit son scénario sur vos certitudes et votre trop grande confiance en vous. Il vous a baladé dans votre propre système mental. Il est entré dans votre pensée alors que vous aviez mobilisé votre esprit dans une seule direction : ne pas se faire avoir. Il vous a contourné. Je suis prêt à parier que vous pensiez même l’avoir eu, vous aviez même assez pitié pour avoir envie de lui rajouter un petit peu d’argent. C’est ma présence qui vous a retenue, n’est-ce pas ?

Je lui avais alors, à lui aussi, une fois de plus, expliqué ce qu’est la complexité mentale. Il avait eu la politesse de m’écouter, la prudence de se retirer.

 

…/…

Lucidité

 

Je suis au rendez-vous. Le petit bar-restaurant n’est fréquenté que par les habitués d’un autre quartier que le nôtre, il n’y a pas de vitrine donnant sur la rue et à cette heure il est toujours vide.
Le temps passe, l’heure du rendez-vous aussi,… La situation a quelque chose de comique, j’en ris intérieurement. Je vais me lever tout à l’heure et rejoindre mon quartier,
son chawarma et mes copains comme si de rien n’était.
Mon mirage s’est évanoui dans les bruines d’une culture aussi tourmentée que ce pays; mosaïque de peuples.
La belle Dour quitte mon esprit, il retourne vagabonder, lui qui ne supporte pas d’être attaché à un être comme à un lieu. Il reprend sa place, gambade de-ci de-là, traverse les pensées, revient en arrière, s’amuse de la vie,… elle s’amuse bien de nous !

Je cours déjà à cent lieux, peut-être même à mille. Je me lève enfin, la vie est pleine, mon sourire aussi. Je ris de moi !

La rue s’ouvre, me caresse les narines, me couvre les yeux de mouvements et de bruits. L’avenue commence à bouillonner. Les touristes se répandent, traînant derrière eux une ribambelle de gamins espiègles, charmeurs et voleurs. Mon fief brûle de ses lumières crues, les copains sont là. Akhmed, son éternel sourire et sa calvitie précoce, Ahmed, portant la noblesse de sa race du haut de sa petite taille, le regard toujours vif et dur, Mohammed
n’est déjà plus là, ce n’est plus son heure, maintenant qu’il consacre ses soirées à sa femme. Mais son siège est resté en place, encore un peu de sa présence. Kamal, égal à lui-même, fonceur et aveugle, ne voit toujours rien, il bouge trop pour voir les autres bouger.

– Bonsoir mes amis !
– Bonsoir le dragueur, l’écumeur, l’envoûteur…
– Bonsoir François !
– Grand !

Les étrangers se sentent encore plus étrangers ; les habitués saluent de la tête. Ici, nous ne sommes plus des clients, nous sommes un moment, un instant quotidien. Et ce moment est le nôtre. Les autres, tous les autres en sont exclus, c’est notre droit, nous sommes « La table » !

– D’où viens-tu ? Tu es en retard !
– Il vient d’un rendez-vous avec lui-même !
– Notre ami Ahmed sait-là des choses que j’ignore moi-même. A l’avenir, demandes lui directement toutes informations sur mes allers et venues.

Ce regard ne trompe pas, Ahmed sait quelque chose sur ce rendez-vous manqué. Est-il un vrai copain, va-t-il jouer le jeu, est-il jaloux ou simplement ennuyé que je pénètre son monde, sa culture et sa race ?
Il est le plus intelligent, le plus calculateur aussi de mes amis. Le moins prêt à partager sa vie et sa culture.

– J’ai un message pour toi !
– Et ce message nécessite un public ?
– L’image que tu attendais a une ombre. Si tu veux 1’image, il te faut passer par l’ombre… Si tu veux, je t’aiderai à effacer l’ombre,… Si tu le veux seulement.
– Les images ont-elles toutes des ombres ?
– Oui !
– Là, mes amis vous trahissez notre amitié, je vous dis tout de mes problèmes et de mes joies et voilà que vous m’écartez de votre jeu. Qui est cette image ?
– Une image qui fait vibrer bien des coeurs et encore plus de bas ventres, mon frère. Mais notre ami en connaît le langage, moi pas !
– Tu la veux ? Elle t’attend !
– Oui, mais avec son ombre !
– Tu commences à goûter aux femmes Arabes, toi ?
– Mon ami, mon frère, tu sais que j’aime toutes les Femmes, tu ne peux penser que j’ignore les vôtres,… Je te rappelle que la moitié de mon sang est le vôtre, même si ma culture
m’en a fait oublier le langage…
– Ahmed, je ne suis pas sûr de vouloir jouer avec les ombres.
– Tu y joues pourtant, je le sais, tu n’as pas appris le regard dans les yeux des Occidentales.
– C’est peut-être vrai, mais seul dans le monde des Femmes, sans complice, sans autres regards.
– Comme tu voudras.
– Je la connais ?
– François a eu sa chance, il ne la veut pas parce qu’il croit pouvoir contourner les ombres.
– Tu es le plus rusé d’entre nous et les femmes le trouvent beau, mais personne ne peut entrer dans le monde des femmes sans être accompagné.
– Personne, sauf lui !

Son regard est devenu dur, il veut la cousine et me donne Dour. La fera-t-il chanter par la suite pour en obtenir les faveurs ? Je l’en crois capable. Adieu belle Dour, nos chemins se séparent-là.

– Bon ! Vous allez me dire …
– Akhmed, mon frère, m’as-tu entendu une seule fois trahir la confiance d’une Femme ? De plus, il ne s’est rien passé, je ne lui ai même pas parlé. Or tu sais que j’aime parler !
– Et à toi, elle a parlé ?
– C’est une compatriote !
– Ce ne serait pas la belle Dour ? Tous les hommes en rêvent.
– Sauf celui qui a eu sa chance !
– C’est bien elle alors ! Tu as eu un rendez-vous ?
– Mon frère ennemi vient de te dire que c’est avec moi-même que j’ai eu ce rendez-vous.
– Ah, je comprends tout, tu ne veux pas passer par la cousine. Tu sais qu’elle vit chez sa tante, tu ne pourras pas effacer la cousine.
– C’est pas ça qu’il refuse, Il veut être le seul homme dans l’affaire.
– Tu as déjà réussi sans passer…
– Arrêtez ! Je vis ici depuis ma naissance. Ne me faites pas le coup du Français de France ou celui du « Monde Arabe » inaccessible à l’infidèle et au mécréant non Arabe.
Toi-même, l’idéaliste, tu n’as pas goûté une fois ou deux à cette gamine de 15 ans qui offre sa bouche et son cul à qui le lui demande ?
– Non, je…
– Alors à une autre il y a quelques années, avant que les Femmes ne commencent à te faire si peur ?
– Tu ne dois pas parler de ces choses-là…
– Arrête Ahmed ! C’est un jeu de dupes. Tout le monde le sait, même sa famille. Je me demande même pourquoi elle refuse toujours son sexe et pour ne parler que d’elle.
– C’est comme ça, mon frère et tu le sais. Tu es trop direct, trop sûr de toi Jean-François. Nos femmes veulent garder ces…
– Non, elles ne veulent rien ! C’est vous qui voulez, pas elles !
– François, tu ne peux pas parler comme ça !
– Pourquoi ? et devant qui ? Tu veux me faire la morale ? Tu oublies que moi je les aime. Tu oublies que si toi et moi avons autant d’aventures, si toi et moi savons garder tous les secrets, moi je les aime, toi tu leur voles un peu de plaisir à bon compte…
– Mais non, restes !
Tu vois comme tu es, il part maintenant.
– T’affoles donc pas, notre ami Ahmed va juste se consoler entre les cuisses d’une gamine à qui il n’offrira qu’un peu de discrétion.
– Tu es trop dur Jean-François !
– Ou trop réaliste sur nos cultures chancelantes.
– Tu l’as vexé avec ton refus.
– Je sais. Il voulait bien m’aider à condition de prélever sa dîme. Mais si Ahmed est un ami, je ne lui fais pas confiance quand il s’agit des Femmes. Lui les consomme, il ne donne rien. Il n’aime que lui-même et la supériorité que lui confère son statut de mâle. Je n’aime pas cette arrogance envers les Femmes…
Il passe un temps fou à manigancer pour avoir les faveurs de l’une ou de l’autre. Je sais qu’il n’hésite pas à faire comprendre qu’il pourrait faire savoir. C’est sa culture qui l’autorise à n’être qu’un prédateur.
– Et toi ? Tu es le plus dangereux des hommes que je connaisse. Je sais que les femmes te suivent… mais qu’en fais-tu ?
– Bonne question !
Je crois que je cultive une forme d’égoïsme qui exclue le mépris de la Femme, une sorte de machisme très attirant au début. Les Femmes aiment les Hommes aimants et tendres dans la vie, et machos sous les draps ! … Je prends et je donne sans compter… Je donne tout, prends tout, sauf la liberté. Je ne possède et ne donne qu’au présent. Je crois même avoir oublié le temps futur !
Toi tu refuses le présent pour un futur calqué sur un passe imaginaire. Moi, je ne vis plus que le présent.
– Et après ?
– Et aujourd’hui, Ahmed ! Et aujourd’hui ?

 

Brutalité du réel

 

– T’en fais une tête ! On t’a annoncé la fin du monde ?
– Ne ris pas,… Hier,… Je suis fiancé !
– C’est un gag ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu ne m’as jamais parlé de fiançailles !
– Je ne savais pas…
– Tu ne savais pas quoi ? Que tu étais fiancé ? Qu’est-ce qui se passe dans ta tête mon ami ? Akhmed, tu ne m’avais pas dit l’autre jour que tu voulais d’abord revoir ta mère…
– Si, je voulais,… Il le faut… Ils m’ont fiancé, j’ai rien pu faire.
– T’as quel âge Akhmed ? 30 ans, non ? Tu n’as besoin de personne pour…
– Non, c’est pas comme tu le crois, on est Arabe.
– Et alors ?
– Viens. Ici je ne peux pas te parler.
– Ils le savent ?
– Qui ça ?
– Ahmed, Kamal, Mohammed,…
– Oui, sauf Ahmed, c’est le père de Kamal qui m’a fiancé.
– He ! Ahkmed, t’as trente ans ! Tu vis seul depuis au moins dix ans, tu ne vas pas le laisser dicter…
– C’est pas comme ça Jean-François ! C’est pas si simple !
Allez, viens, j’ai besoin de toi… Je connais un petit restaurant où nous serons seuls.
– On attend pas Ahmed ?… il connaît mieux que moi vos traditions…
– Non. J’ai besoin de ton avis d’abord. Allons-y !

Chemin faisant, Akhmed, mon ami des soirs de solitude, tenta avec beaucoup de maladresse de m’expliquer le mariage dans le monde arabe… Les mariages devrais-je dire, tant il semblait exister de variations autour de l’axe central. Lui était d’origine sunnite, le monde de « sa fiancée » était chiite. A ce jour, lui n’était plus ni sunnite, ni vraiment musulman mais se référait tout de même à une certaine tradition islamique.

– Ici, personne ne nous connaît, c’est un ami de la fac qui m’a fait connaître ce coin, c’est pour les rendez-vous discrets, il n’y a pas de vitres qui donnent sur la rue.
– C’est sinistre !
– C’est discret !
– Bon, si je comprends bien, c’est le père de Kamal qui t’a invité pour rencontrer « une fille à marier » ?
– Oui, c’est une de ses nièces. Elle vit chez une autre tante avec ses deux cousines.
– Bon et bien, il te l’a présenté, c’est tout !
– Non, on est fiancé !… Et je ne sais même pas laquelle c’est !
– Là, tu te moques de moi ?
– Non, Jean-François ! Je te jure, je ne sais pas laquelle des deux aînées est ma fiancée.
– Vous êtes complètement tarés !
– Mais non, c’est… Ca c’est passé si vite, je n’ai pas osé poser la question,… J’étais troublé, dépassé, j’ai retouché terre seulement à la maison…
– Vous êtes encore au moyen âge…
– Non, c’est notre culture,… mais moi je ne suis plus complètement dedans, alors,…
– Alors tu t’es fait balader comme un gamin !
Racontes-moi l’histoire du début, si tu veux que je comprenne quelque chose et que je te donne mon avis.

Akhmed raconta en effet ce qui à mes yeux était une histoire de fou,… à mes yeux et à cette époque, en ce temps où je ne savais pas grand chose du monde arabe, de ses cultures, ses histoires…

Le père de Kamal avait tout arrangé depuis un certain temps.
Il y avait beaucoup trop de filles pour le nombre d’hommes dans cette communauté Arabe, prise au sens large. Il n’était donc plus question d’être trop « racistes » ou de regarder de trop près la ferveur religieuse du prétendant, ou encore sa fortune,… De plus, le mélange des populations avait ouvert les esprits. Pour certains, il était même envisageable de marier sa fille à un chrétien, Arabe ou Occidental.
Donc, le père de Kamal, en chef de famille qu’il était, lui le fils aîné de son père, avait la charge de trouver des époux pour ses filles et ses nièces. Deux d’entre elles avaient déjà été « fiancées », puis rapidement « divorcées », une de ses nièces était devenue l’unique femme de Mohammed, les plus âgées étaient mariées et la dernière en âge de trouver un mari était très belle et très convoité par les fils de famille. C’était pour les filles de plus de vingt ans qu’il y avait un problème. Il lui fallait surtout un époux pour sa nièce de 26 ans, celle qui n’avait jamais été fiancée. Il fallait la « caser » avant de donner un mari à ses cousines âgées de 24 et 17 ans, la première ayant déjà été fiancée et la dernière n’ayant que le choix des prétendants.
Akhmed était tunisien, il avait fait des études, était très calme et bien éduqué. De plus, c’était un garçon sans histoire, travailleur, contremaître dans une grosse entreprise. Son salaire ne devait pas aller chercher bien loin, mais le « clan » trouverait bien de quoi lui permettre d’arrondir ses fins de mois pour assurer son ménage.
On ne lui connaissait pas de pratiques religieuses, mais peu importait, il était musulman, puisqu’il portait le nom du Prophète. De toute façon, un des fils du père de Kamal, Youssef, représentait dignement la famille. Il était un membre actif du renouveau religieux chiite. Il portait la barbe, avait quitté ses habiles européens et suivait assidûment les enseignements du nouveau Cheikh, celui dont toutes les femmes étaient amoureuses, celui qui leur donnait le courage de sortir de leurs boutiques pour revendiquer une place dans la société et à la face du monde occidental.
Le père de Kamal informa donc sa nièce qu’il avait trouvé un mari acceptable, un homme courageux et digne de confiance. Il allait le faire venir un de ces soirs.
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris qu’il attendait que Akhmed soit hors de ma présence. J’étais 1e perturbateur, celui qui blasphème, celui qui ose affronter Dieu, celui qui se moque publiquement de son fils le « grand croyant ». Celui surtout qui osait dire ce qu’il pense aux jeunes, nés ici, et qui vont rejoindre les combattants dans cette guerre civile qui se déroule au Liban. Cette guerre imbécile organisée par des puissances étrangères, mouvement palestinien en tête. Celui enfin qui ne se laissait pas impressionné par les multiples tentatives d’intimidation qui étaient nées de ce grand changement de visage de cette communauté, unie pour l’étranger, disparate pour l’initié.

Il annonça donc à Akhmed qu’il voulait lui présenter une de ses nièces, une fille très bien qui travaille à l’extérieur, une fille soumise mais moderne, comme est sensé les aimer les hommes de sa génération. Ceux qui ont fait des études, qui ont côtoyés les occidentaux. Il l’a lui présenterait et s’il la voulait, il ferait ce qu’il faut pour que le père consente au mariage.

Akhmed avait suivi par politesse, un peu troublé, mais rien ne lui semblait être engagé. Arrivé sur place, il se retrouva au milieu du clan avec Youssef, le frère de Kamal, l’oncle et la tante et trois filles. La plus jeune ne pouvait pas avoir 26 ans, mais les deux autres ? Dans la foulée des présentations, Kamal arriva avec Mohammed et sa femme. Akhmed ne comprit pas qui était la nièce à fiancer. Tout le monde se mit à parler du future mariage sans laisser à Akhmed le temps de comprendre et de s’exprimer. Mohammed et sa femme, comprenant que les choses allaient trop vite, voulurent lui donner la parole, mais le chef de famille veillait. Il annonça une date pour les fiançailles.
Akhmed puisa au fond du néant qui l’envahissait pour trouver le courage de dire ne pas pouvoir se marier sans l’accord de ma mère…

Le père de Kamal répondit qu’il ne s’agissait pas pour l’instant d’un mariage, mais seulement des fiançailles… Il aurait tout le temps d’aller voir sa mère en Tunisie pour lui demander son accord. La date fut confirmée, tout le monde se sépara et Akhmed se retrouve dans la rue… il s’était passé moins de vingt minutes… Il ne comprenait pas ce qui venait de lui arriver.

– Bon, et bien, tu voulais une femme, te voila fourni !
– Ne sois pas méchant.
– OK ! tu devrais commencer par te poser quelques questions simples. Par exemple, n’as tu pas, en fait, envie de créer ce ménage et si oui, envisages-tu de tenter le coup avec…
– Mais je ne sais même pas laquelle c’est !
– Effectivement… Alors commences par le début. Vas voir Kamal. Non, plutôt Mohammed. Demandes lui qui est « ta fiancée ». Ensuite, vas la voir seul et parles avec elle, si vous faites connaissance et que vous désirez faire un bout de route ensemble, va en Tunisie, rencontres ta mère, recolles les morceaux qui entravent ton chemin et reviens épouser ta fiancée. Si vous n’envisagez pas de vivre ensemble, arrêtez-là la plaisanterie et repartez chacun de votre côté.
– Tu as raison, je vais aller voir Mohammed, il me comprendra, il a bien vu que j’étais bousculé par tout le monde.

 

…/…

Aïcha

La rue grouillait d’une nuée de badauds qui jouaient aux clients face à une kyrielle de commerçants affairés qui exposaient de quoi envoûter ces peuples tombés dans l’oubli des dieux.
Je connaissais cette rue, comme toutes les rues de cette ville, elle avait dégueulé sur les dunes de sables de mon enfance, avait recouvert les marais, comblé les étendues entre les anciens villages qui bordaient l’océan et courrait maintenant vers les derniers espaces libres.
Je connais bien cette ville, ma ville… Mais j’étais « Blanc » et « Français ». Certains lieux m’étaient encore cachés. Les cours de ces immeubles sans âme en faisaient partie.
Akhmed m’entraîna entre deux boutiques. Un vague passage pour camions se frayait un chemin entre les murs de ciment nu et les palissades montées de bric et de broc. Au bout de trente mètres, nous étions face à une grosse grille de fer rouillée surmontée des éternelles pointes en fer à béton et de fils de fer barbelés. Je n’avais pas remarqué ce petit sentier sur la gauche, juste sous le feuillage touffu d’un grenadier. Akhmed s’y engagea.

Ma première surprise fut le silence. Juste derrière le feuillage, plus de rue, ni de ville, ni de voitures, ni de badauds,… Le sol de ciment et d’asphalte creusé de nids de poules avait laissé la place à un peu de terre sale et humide. Une petite palissade enfouie dans une végétation libre et envahissante était coupée par une sorte de portail bas en fer tordu plus que forgé assez typique de l’artisanat local.
Akhmed le poussa le long du sillon creusé au sol par des années de manipulation sans charnières. Le petit jardin était si frais que j’en oubliais être en centre ville. Pas un seul regard ne pouvait plonger dans cette cours intime entouré de toutes parts de murs nus et poussiéreux. Les arbres fruitiers formaient ciel, les vignes couraient sur la pergola branlante, une herbe sauvage couvrait le sol plus ou moins recouvert de grandes pierres plates.
La maisonnette n’avait pas de limites vraiment définies entre intérieur et extérieur.

– Bonsoir, je vous présente…
– Tu es venu !
– Comme tu le vois. Mon frère veut me caser.
– Ne commence pas. Je te fais entrer dans une famille respectable…
– Et que crois-tu qu’ils attendent de moi, si ce n’est être au moins à la hauteur de ma désastreuse réputation d’infidèle.
– Viens. Je te présente ma tante,… mon oncle, il a la double nationalité, il s’est battu pour la France.
– Pour ces Français que je ne connais pas, je vous remercie…
– La France nous trahit ! Ils nous ont volé le Liban !
– Laisses ! Jean-François n’est pas venu pour…
– Les Français sont des traîtres !
– Respecte nos invités !
Tu as raison, retourne devant la télévision.
– Excuses-le,…
– Je suis désolée…
– Il n’y a pas de mal, et quand nous nous connaîtrons mieux, c’est avec plaisir que j’engagerai le duel.
– Ne parlons plus de ça. Nous, nous sommes heureuses de ta présence ici.
– Moi, je suis Aïcha et voici Leïla, ma soeur.
– Tu fais le baisemain ?
– Je ne suis pas qu’un goujat de Français.
– Assieds-toi mon ami.
– Il ne se passe pas une journée que l’on nous parle de toi.
– Qui ça ?
– Akhmed, Kamal, Mohammed, Youssef ou notre oncle… mais aussi…
– Mais aussi ?
– Comme ça, tu n’es même pas chrétien ?
– Même pas !… Je suis désolé, je ne comprends pas l’arabe.
– Maman te disait que ta force ne serait pas toujours 1à.
– Et quand on est faible, il faut une religion ?
– Ne commencez pas à aborder ce sujet avec lui, il est capable de vous brouiller la tête. Même le Cheikh, je ne suis pas sûr…
– Tu ne le connais pas, il est bien aussi fort que Jean-François !
– Je le crois, il faudra bien qu’on se rencontre un jour.
– Tu n’as pas de femme ?
– Précises ta question. Si tu veux partager quelques instants avec moi, c’est avec
plaisir.
– Tu n’as pas besoin de provoquer tout le temps. Ma soeur a les hommes les plus beaux et les plus riches à ses pieds, elle n’a pas besoin de toi.
– Alors laisses-la répondre.
– Attention, ce type-là est un dragueur.
– Un séducteur, je préfère…
Vous ne parlez pas français ?
– Si, mais ce qu’elle te dit… disons qu’elle préfère le dire en arabe.
– Elle trouve que tu es insolent,… mais elle a rajouté…
– Là, pas besoin de traduction, elle te dit de te taire.
– Maman, reste !
Elle ne veut pas rester avec nous, elle dit qu’on est pas du même âge…
– Tu n’as pas fini ta traduction.
– Elle disait qu’il ne fallait pas te laisser repartir.
– Je le prends comme un compliment. Tu la remercieras.

La conversation continua sous cette apparente banalité alors qu’un intense échange de regards arrachait des réponses sourdes à des questions non posées.
Aïcha avait dès le début, pris la direction de cette rencontre. Akhmed, à demi rassuré par les provocations dont j’étais coutumier, se contentait d’éviter les débats d’idées. Sa fiancée, ne semblait pas les craindre et Aïcha se plaisait à me provoquer. Leïla, du haut de la
confiance que lui donnaient ses 17 ans et sa beauté reconnue de tous et d’elle-même, recherchait sans détour à accaparer mes regards. Elle annonça tout aussi simplement qu’elle n’épouserait qu’un Français, même si son père le lui interdisait. Elle alla même jusqu’à me
demander si j’accepterai d’épouser une Syrienne.
Je découvrais que ces cours discrètes pouvaient cacher des conversations simples et directes, « entre jeunes ». Très loin de l’image que je m’en étais faite jusqu’ici.
A plusieurs reprises, notre groupe se recomposa autour d’un nouvel arrivant, homme ou femme. Les plus âgés se contentaient de traverser le petit jardin et la véranda en nous saluant de la voix sans même s’arrêter. Ils allaient rejoindre les parents au salon entre la télé et la radio toutes deux allumées. Les plus jeunes restaient un instant avant de repartir vaquer à leurs occupations. A chaque arrivée et à chaque départ, l’atmosphère et les sujets de conversation semblaient s’adapter, se mouler au nouvel auditoire. A plusieurs reprises, je découvrais qu’une connaissance d’enfance ou au contraire de rencontre récente était un ou une habituée des lieux, voire un parent du clan.
Je compris rapidement comment « la famille », comme nous l’appellerions rapidement entre nous, les célibataires du Chawarma, en savait autant sur moi. Je connaissais depuis l’école une partie des frères et des cousins qui avaient aujourd’hui entre vingt et trente ans…
Nous avions grandi ensemble, avions croisés le fer lors de parties de pêche ou de chasse, nous nous retrouvions aussi dans les boîtes de nuit à la mode. Sans le savoir, depuis ma plus tendre enfance, je les côtoyais… sans rien savoir de leur filiation ; base de leur culture, fondement de leur société. Certains d’entre eux pouvaient même me donner le nom de mes « parents » dont j’ignorais jusqu’à l’existence. N’est-on pas qu’un élément d’une famille, d’un clan ?
Elevé en Occidental, je n’avais reçu ni l’éducation ni la connaissance de ces clans, pas même des miens. Les communautés de notre monde se connaissaient bien en un sens, mais ignoraient aussi des pans entiers de la vie des autres. Nous partagions un « no man land culturel » qui nous laissait croire que nous savions qui était l’autre. Par l’immensité de mes lacunes sur leur culture et par les questions qu’ils me posaient sur la mienne, je mesurais l’étendu de nos différences cachées.
Plus tard, je compris aussi comment l’information circulait dans le monde des Femmes
Arabes, au sein des clans de Femmes. Des clans construits autour des familles, des quartiers, des villages d’origines, de l’âge, des religions et oui, il y avait plus de contacts entre Arabes chrétiens et musulmans qu’entre Arabes chrétiens et occidentaux de même religion. La différence était d’abord culturel, même si les Arabes chrétiens et musulmans se haïssaient cordialement, ils faisaient partie d’un même monde, d’une même culture au sens élargi. Ils étaient l’Orient, nous étions l’Occident !

Youssef, averti de ma présence au plus profond de son fief, vint tenter sa chance. Arrogant comme jamais, il tenta de m’aborder, comme je le faisais à son encontre. A peine avait-il prononcé une première invective que, faisant fi du regard désespéré d’Akhmed, je me levais brutalement pour aller lui coller une gifle, voire plus si affinité. Youssef, surpris par ma réaction, fit volte face pour repasser le portail au plus vite. Il s’éloigna en hurlant en arabe des termes qui devaient se rapprocher des pires insultes qu’il lui était possible de prononcer en un temps si court.
A mon grand étonnement, les filles les lui rendirent sans délai. Elles semblaient avoir le courage que leurs hommes avaient perdu dans l’exercice du commerce.

– Tu l’aurais frappé ?
– Giflé tout au plus, il ne mérite pas plus.
– Et s’il avait été plus fort que toi ?
– Nous aurions pris des coups tous les deux.
– Tu devrais rencontrer notre Cheikh, il ne ressemble en rien à Youssef et aux « barbus ».
– Pourtant c’est leur chef, il les « éduque », les encadre et c’est lui qui est à l’origine des « barbes » et des voiles ici. Avant, il n’y en avait pas. Je connais beaucoup de jeunes Syriennes qui vivaient à l’européenne et qui aujourd’hui portent le voile ! Il n’est pas tombé du ciel !
– Beaucoup en ont fait le choix,… moi, je ne le porterai pas, mais j’ai des amies qui se baignaient les seins nues et qui maintenant porte le voile et personne ne le leur a imposé.
– Toi, si Akhmed te demandait de porter le voile, tu …
– Je le ferai sans me sentir arriérée. C’est pas le voile qui fait la liberté.
– Et toi Leïla ?
– Jamais, s’ils ne veulent pas me voir, ils n’ont qu’à se crever les yeux !
– Et toi Aïcha, si,… si c’était moi qui te demandais de te voiler ?
– Tu aimes trop les Femmes et tu es trop sûr de toi pour les cacher aux regards des autres.
– Tu n’as pas répondu à ma question.
– Je le porterai… avec une robe transparente et j’irai en ville comme ça.
– Eh là ! Les amis, ne continuez pas, il va nous amener à dire…
– Ceux que nous disons en silence depuis deux heures, rien de plus !

A l’heure où l’humidité commence à tomber, nous nous sommes quittés. Le petit
jardin se faisait mystérieux. La rue s’était calmée et les yeux rougis de soleil et de poussière aspiraient au repos.

– Maintenant que tu connais la maison, tu n’auras plus besoin de ton ange gardien pour venir nous voir.

 

…/…

 

L’heure du choix…

 

– Qu’est ce que tu veux ? Tu cherches une femme ?
– Non, la mère, j’aime les Femmes, mais je ne cherche pas de Femme.
– Tu viens ici, laquelle tu veux ?
– C’est là une question qui n’attend pas de réponse.
– Tu es un homme, tu veux coucher avec Aïcha, mais tu veux épouser Leïla parce qu’elle est jeune, vierge et belle.
– Je ne suis pas Arabe mère. J’ai ma vie et mes idées… Je n’ai que faire de la virginité de ta fille. Leïla est une jeune fille très belle, très désirable, mais son atout, c’est sa force de caractère, son intelligence, sa force d’existence… et sur ces points Aïcha n’a pas sa pareille. Elle n’a pas la beauté physique de sa soeur, elle a connu l’homme, mais de toutes les Femmes de votre monde, elle est la seule qui puisse me donner envie de réfléchir au mariage.
– Tu les veux toutes les deux, prends-les !
– Si je devais concevoir un jour d’épouser Aïcha, j’épouserai aussi sa soeur…
– Epouses-les au lieu de tourner autour. Tout le monde sait que tu couches avec toutes 1es Femmes.
– Faux, la mère. Les mères, les filles, les cousines savent que j’aime les Femmes de votre monde. Elles se donnent à moi pour avoir de l’amour, mais y a-t-il un père, un frère ou un fils qui pense que je donne du plaisir à leurs femmes, leurs soeurs ou leurs cousines ? Y a-t-il un de vos hommes qui doute ? En cela, je respecte autant votre culture que mes idées.
– Aïcha ne veut pas coucher avec toi sans passer devant le Cheikh.
– Et moi je ne veux pas parler de mariage sans avoir vécu avec elle suffisamment
longtemps pour savoir où nous allons. Le monde a évolué et ta fille le sait.
– Ne la déshonores pas, épouses-la. Si elle ne te plaît pas, tu la répudies.
– Ce serait justement là lui faire offense. Je sais que le mariage « à l’essai » existe pour vous, il représente même un peu ma vision des choses, mais il y a deux choses qui me gênent dans votre culture. La Femme prise « à l’essai » est dédommagée financièrement de sa « prestation » si elle n’est pas gardée. Ce n’est rien d’autre, pour moi, qu’une forme d’amour commercial. Or, je ne paye pas pour faire l’amour. J’aime trop les Femmes pour les payer. Ensuite, si Aïcha veut passer par là sans compensation financière, elle se dévalorise grandement devant votre communauté. Je ne veux pas passer par ce type de marchandage. Si je désire en passer par une forme ou une autre de mariage, je prendrai Aïcha définitivement et prendrai d’autres Femmes comme épouses et concubines.
– Tu dis que tu n’es pas musulman et tu veux plusieurs femmes !
– Je suis un homme de cultures multiples qui se forge son propre mode de vie et de penser.
– Qu’Allah te pardonne, mon fils ! Il n’y a plus de religion. Tu n’es même pas chrétien ?
– Non ! Même pas !
– Alors dépêches-toi de choisir, prends en une ou les deux, mais ne tournes pas autour, les autres hommes n’osent plus approcher. Si tu veux mes filles, maries-les. Si tu n’en veux plus divorces-les, mais respectes-les. Respectes la tradition. Tu ne veux pas payer pour dépuceler Leïla et tu dis que tu respectes les femmes ! Mes filles ne sont pas des putains, elles ne se laisseront pas baiser comme des Françaises. Si tu les veux, payes. Elles seront à toi. Leïla, j’ai des propositions de plusieurs millions pour elle. Elle attend que tu choisisses. Je ne veux pas que tu déshonores mes filles. Paye et prends les. Elles sont comme tu les aimes. Si tu veux, elles seront tes esclaves. Prends-les !

…/…

 

Nous aussi nous avons éclatés !

 

Les mois s’étaient écoulés les uns derrière les autres, la situation économique avait empiré, la tension figeait des visages que j’avais connus souriants. Ahmed devait retourner au Maroc dans le mois et mon ami Akhmed se débattait à nouveau avec lui-même. Son patron, voulant le garder à tout prix, lui faisait un chantage permanent aux sentiments,… et à l’argent. Il ne pouvait pas lui payer tous ses arriérés de salaire d’un coup et proposait de lui verser un tiers pour le voyage et le reste au retour… pour être sûr qu’il revienne bien.
Cela faisait cinq mois qu’Akhmed nous annonçait son départ imminent… cinq mois de doutes et d’angoisses pour notre ami.

– Mes amis, je suis heureux de vous trouver ici.
– Tu n’as pas eu de mal, nous y sommes tous les soirs depuis cinq ans !
– Plus pour longtemps, je pars dès qu’il me verse mes arriérés.
– Ce soir, c’est moi qui vais vous annoncer quelque chose.
– Tu te maries enfin ? Kamal, écoutes ! Jean-François…
– Pas vraiment, mais ça se rapproche de ça.
– Si on m’avait dit que je te verrai entrer dans le rang, j’aurai parié tout l’argent qu’on me doit,… et j’aurai tout perdu !
– Je prends l’avion demain soir. Je pars définitivement !… Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous…
– Tu pars ? Toi ! Tu pars ?
– Oui Akhmed, j’ai usé mes envies, j’avais juré à Assane que si un jour je venais à haïr mon pays, je partirai… Je ne le hais pas encore, mais j’ai usé mes envies. Je ne veux pas haïr ceux que j’ai aimés, ni ce pays qui reste le mien,… à mes yeux.
– Tu m’abandonnes ?
– Prends l’avion pour la Tunisie, fais comme moi, fonce !
– J’ai pas d’argent !
– Moi non plus, j’ai donné ce qui restait à mes gars, je pars avec deux cents francs français en poche.
– Je ne croyais pas que tu partirais en France, je savais que tu avais changé tes relations avec les femmes, j’avais cru que tu allais en prendre une.
– Je pars rejoindre une Femme.
– En France ?
– Une Française ?
– Une Française, en France !
– Tu pourras…
– Je ne sais pas, j’y vais sans a priori. Ma tête s’est vidée de son Afrique, je ne sais pas s’il y a de la place pour construire autre chose, mais je verrai bien.
– Tu ne pourras pas vivre avec une Française et puis en France, pas toi !
– Je la connais depuis deux ans, elle est venue ici, je suis allé deux fois la voir là-bas, nous sommes assez grands l’un et l’autre pour essayer sans tricher.
– Tu n’as pas voulu d’une Femme Arabe ?
– Je ne voulais pas d’une vie de déracinés à deux. Je ne crois pas que deux déracinés se
ressemblent. Je crois qu’ils ne font que cumuler leur déracinement. Tu ne crois pas Ahmed ?
– Si. Mais crois-tu toi qu’il soit possible à un déraciné de trouver sa place chez les,… les,… enfin, ceux qui ont des racines ?
– Je ne sais pas encore, mais bientôt, tu seras toi aussi confronté à ce problème.
– Vous m’abandonnez tous les deux !
– Non, c’est toi qui dois partir. Akhmed, mon frère, il est temps que tu fasses ton chemin inverse.
– Elle t’attend ?
– Oui et non, elle sait que je viendrai. Mais elle ne sait pas que j’arrive demain.
– Tu auras des enfants ?
– J’en ai déjà deux,… enfin, ils sont trois à savoir que j’arrive.
– Ils sont grands ?
– 13 et 7 ans.

Un tout petit silence se posa sur nos regards…

– On se fait une bouffe pour notre dernière soirée ?
– Non, ce soir je dois dire adieu à mes envies,… de toute façon, j’ai horreur des dîners d’adieu.
– C’est vrai, tu as toujours foncé !
– Tu nous donnes ton adresse…
– Non, dans cette vie là, il n’y aura pas de place pour notre monde déstructuré. Pas dans les premières années en tout cas, je serai trop incertain,… la vie a su nous réunir pendant tout ce temps, elle saura nous réunir à nouveau.
– Si Dieu le veut, mon frère.
– Si Dieu le veut, Jean-François… Si Dieu le veut, on se reverra… au Canada !

 

…/…

 

Il était huit heures du matin, c’était en Juin. Paris refusait de se réveiller. J’ai sonné à la porte, j’avais une toute petite valise à la main. Elle a ouvert, elle a compris.
Cela fait trente ans, nos trois enfants ne connaissent de l’Afrique que mes contes et mes romans…

Rien ne s’est fait comme d’aucun aurait pu le prévoir, mais nous avions eu la prudence de ne rien prévoir.

 

L’homme qui avait oublié de mourir. Jean-François Floch 2006-2007

Il devait bien avoir cent soixante dix ans, peut-être même deux cent ou plus encore… Sa vie n’était pas de celles qui font rêver, ni même de celles que l’on peut citer en exemple. De mémoire d’homme, sa vie n’avait été que normale, totalement normale, terriblement normale, vulgairement normale.
De ses quelques chèvres, il retirait juste assez de lait pour confectionner suffisamment de fromage pour tenir d’une année sur l’autre. Des dattes à la saison, des olives le reste de l’année et sa galette quotidienne de pain de blé et de seigle, telle était sa vie depuis… Depuis plusieurs générations d’hommes.
Personne ne pouvait dire à quelle génération il appartenait. Le père l’avait connu âgé, le grand père aussi !
Quand on lui demandait par quel miracle il était toujours de ce monde, il répondait invariablement :

– A l’âge de la vieillesse, j’ai oublié de mourir. Maintenant, il est trop tard, la mort ne veut plus de moi. C’est un simple oubli. J’avais la tête ailleurs.

Au début de sa légendaire vieillesse, certains ont pensé qu’il devait avoir été choisi pour accomplir un miracle, ou tout du moins une mission d’importance. On ne vit pas si vieux sans raison. Mais, les années passant sans que rien ne se passe, les uns après les autres durent se rendre à l’évidence, notre vieil homme n’allait rien accomplir de particulier. Il continuait même à être tellement normal que ça en devenait anormal. Il ne perdait toujours pas ses cheveux que tous n’avaient connu que blancs, il ne marchait pas moins vite, ni ne se courbait à l’image de ces vieux oliviers noueux. Il continuait à parcourir la montagne derrière ses chèvres et à rentrer dans sa masure à la nuit tombée. Il ne semblait ni étonné, ni affecté, ni même fier de cette étonnante longévité. Il se contentait d’exister, tout simplement.

A l’époque du protectorat, les administrateurs français avaient entendu parler de ce cas. Ils avaient même dépêché un gendarme pour faire une enquête. Ce dernier avait questionné tous les anciens. Tous lui dire l’avoir connu vieux… et ce depuis leur plus tendre jeunesse. Alors, le gendarme en avait référé à son chef et ce dernier à son commandant qui lui-même en référa à l’Administrateur. Quelques semaines s’écoulèrent avant qu’on vit arriva au village un convoi de voitures. La chose était rare, si rare même que de mémoire d’homme cela n’était jamais arrivé. Depuis l’intrusion des Français dans notre monde, nous n’avions jamais vu plus d’une voiture à la fois. Or cette fois, il y avait la voiture bleu des gendarmes et la blanche du Médecin Chef et aussi la grande noire de l’Administrateur. Tout le monde avait accouru, les anciens pour accueillir ces visiteurs de marque, les gamins pour venir admirer les voitures et tous les autres pour bousculer leur ennui. Seul le vieux, le très vieux Marmoud ne se déplaça pas. L’Administrateur voulu faire sa propre enquête sans la présence des gendarmes. Pour cela, il convoqua tous les Anciens à l’ombre du grand figuier. Les gendarmes, eux interrogeaient tous les autres… il fallait bien qu’ils justifient leur présence. Le Médecin Chef, lui, s’affairait auprès du vieux Marmoud.

– Je suis formel, cet Ancien ne peut pas avoir plus de 100 ans !

Le Médecin Chef était formel.

L’Administrateur l’interrogea du regard.

– Enfin, je veux dire que son état de santé ne me permet pas de penser qu’il a plus de 100 ans… En fait, je pense qu’il a tout juste 80, 85 ans. Il a encore les articulations souples, les yeux semblent ne souffrir qu’aucune forme de mal voyance,…

– Monsieur le Médecin Chef, le registre d’Etat Civile site cet individu comme étant « un ancien »,… il y a 87 ans de cela, lors de la première inspection coloniale. L’administration à tous les défauts, et vous et moi sommes bien placé pour le savoir, mais elle enregistre tout avec stupidité, certes, mais aussi minutie !

– Monsieur L’Administrateur, permettez-moi de mettre en doute ce registre. N’y a-t-il pas pu y avoir erreur de personne ? Regardez par vous-même, ces vieux que vous interrogez. Le plus âgé à tout juste 82 ans selon le registre alors qu’ils paraissent bien plus vieux que notre Ami.

– Mon Cher Médecin Chef, ce foutu registre semble à vos yeux tantôt le fruit du Diable, tantôt celui de Dieu ! Tous ces Anciens viennent de m’affirmer que notre Ami était là, déjà vieux, du temps de leur enfance. De plus, mon Ami, lors de la négociation sur le partage de l’eau, en 1843, notre Ami est cité parmi les Anciens qui ont été consultés. Il est écrit :

« Le Vieux Marmoud dit « Celui qui a oublié de mourir » a donné des indications sur le partage de l’eau tel qu’il était pratiqué du temps de son arrière grand père. »

– Nous sommes en 1951, cette affaire à plus d’un siècle au compteur, si vous me permettez l’expression !
J’ai questionné les Anciens. Ils sont formels, le père de vieux Marmoud est mort bien avant l’arrivée des Français dans cette région ! Nous y sommes présent depuis 104 ans ! Certains ont cité l’aïeule, qui, dans leur lignée, a côtoyé le père de notre Marmoud… c’est neuf générations avant la nôtre. Si je respecte ce que vous me donniez comme base de calcul, nous en sommes à 180 ans !

– Monsieur l’Administrateur, je ne peux vous apporter que la rigueur de ma science. Ce que vous portez à ma connaissance sort de ma compétence.

Le Vieux Marmoud fut alors présenté à Monsieur l’Administrateur.

– Mon Brave, pouvez-vous me dire sous quel Roi êtes-vous né ?

Marmoud, qui s’était vu poser mainte fois cette question, sourit, puis répondit.

– Monsieur De l’Administration De La France, le Roi dont tu me demandes le nom, n’est pas de la lignée de celui qui gouverne aujourd’hui. Nos montagnes ne relevaient pas de l’autorité de ses aïeux… et tes parents n’avaient pas le droit de voyager sur ces terres. Les bateaux de tes Rois De La France n’osaient pas accoster sur les rives Arabes… et ignoraient totalement jusqu’à notre existence à nous autres montagnards.

Notre Chef faisait le commerce de Tombouctou et mes parents quittaient la montagne pour de longs mois d’absence. Déjà, à cette époque, je n’avais pas le goût de l’aventure. A leurs retours, il n’y avait pas plus de figuiers ou de dattiers dans les vallées.

Alors que les enfants des enfants de ceux qui sont allé à la rencontre de vos ancêtres ne sont plus de ce monde, moi, je suis resté là à garder mes chèvres.

Du flan de mes montagnes, j’ai vu passer vos explorateurs qui juraient que le Roi De La France voulait juste nous connaître et commercer avec nous. Après leur passage, tous les anciens parlaient haut des malheurs qui s’abattaient sur nos terres. Après leur passage, il n’y a pas eu moins de lait, ni moins de blé.

J’ai vu passer vos soldats qui ont traversé nos terres pour « protéger le commerce ». Les chefs ont lancé les hommes sur le chemin de la guerre. Moi, je n’avais pas le goût de la guerre. Mais, après tous ces morts, la neige couvrait toujours les sommets et, le printemps venu, les oueds débordaient toujours sur les terres arides.

Plus tard, vos armées ont combattu et vaincu les Arabes. La fierté des Berbères ne leur permettait pas de faire la paix. Moi, je n’avais pas le goût à gaspiller ma vie. Sous les cris de mort, le chant des oiseaux saluait toujours le levé du soleil.

Aujourd’hui les tributs se révoltent à travers les montagnes. Alors le Chef De La France envoie beaucoup de soldats et de canons. Quand La France aura vaincu les tributs… que fera-t-elle des montagnes ? Elle ne pourra pas les emporter chez elle.

Alors un jour, le Chef De La France n’aura plus assez de soldats ni assez de canon pour garder les rochers, la neige, l’eau et la poussière. Ce jour-là, qui se souviendra pourquoi tant d’années se sont écoulées à ne faire que des choses qui ne servent à rien ? Moi, j’attends juste ce jour en gardant mes chères.

– Et si ce jour ne vient pas ?

– Il viendra, comme la pluie qui finit toujours par tomber, où, on ne le sait, quand, on ne le sait, mais elle finie toujours par tomber et ça, on le sait.

Les Français ont combattu les Berbères. Les Français ont « pacifiés » le Riff,… Les Français ont quitté les montagnes, puis les vallées, puis tout le Maroc. Ce jour était arrivé dans la joie, dans les douleurs, dans la séparation de deux peuples qui s’étaient combattu et aimé.

Pour le vieux Marmoud, ce jour de bouleversement avait été attendu, simplement, comme la première pluie de la saison, comme une évidence,… et une évidence ne bouleverse pas une vie, elle ne fait que la confirmer.

Le vieux Marmoud était toujours là !

L’indépendance acquise, on oublié un temps cet être sans histoire.
Une nouvelle génération été passée des bancs de l’école à ceux des bureaux. Puis une nouvelle qui avait appris l’indépendance dans les livres d’histoire. Puis celle qui découvrait le « village planétaire » et cette soif de communication irréelle.

Le vieux Marmoud, loin du tumulte de l’histoire, continuait à existait par inadvertance, par simple inadvertance.

Tous les dix ou vingt ans, un Professeur, un Ecrivain ou un Homme Politique s’emparait « du cas » et cherchait à se faire connaître en faisant remonter à la surface cet « erreur » de l’existence. Et puis, faute de réponse, on recherchait du sensationnel ailleurs. La vie voulait des réponses et le vieux Marmoud souriait toujours à ces questions qui ne pouvaient avoir de réponse. Il se jouait de ces gens trop pressés d’entendre « la vérité ».

– Je crois que je n’ai pas fait assez de bruit, le temps a dû m’oublier.

Marmoud intriguait, Marmoud dérangeait, Marmoud agaçait !

C’est alors que l’homme le plus riche de ce « village planétaire » demanda à le rencontrer.

– Si je vous donne toute ma fortune, me donnerai-vous en échange votre secret ?

Marmoud toisa son interlocuteur, sourit comme à son habitude, puis dit.

– Que feras-tu de la vie, si tu n’as plus rien ?
– Peux-tu me donner ce secret ?
– Es-tu certain de pouvoir te séparer de toute ta fortune pour un si petit savoir ?
– Combien de temps cela me permettra-t-il de vivre ?
– Es-tu capable d’oublier ?
– Acceptes-tu cet échange ?

Marmoud se pencha vers l’oreille de son interlocuteur, marmonna quelques paroles. Les deux hommes restèrent un instant à se fixer du regard sans parler puis le vieux Marmoud retourna d’un pas lent vers sa masure.

Pour la première fois le vieux Marmoud semblait perplexe.

Il mourut dans la nuit, calmement, silencieusement, sans faire de vagues, sans faire de bruit.

On interrogea le milliardaire.

– Quel secret vous a-t-il donné ?

L’homme qui avait toujours tout réussi hésita à répondre. Il semblait profondément touché par la disparition de cet homme qui venait de lui adresser ses dernières paroles.

« Homme, mon frère, je crois que je ne connais pas ce secret que tu veux acheter, mais je crois connaître sa fin. Tu viens de me donner le prix de mon oubli, tu me fais mesurer pour la première fois la valeur du temps que j’ai volé à la vie,… mon ami d’un jour, je n’ai pas de secret à te vendre. Mais ce que tu es venu m’acheter, tu viens de me le voler sans pouvoir en jouir à ton tour, car toi, tu as appris à compter ce temps à qui tu ne pourras jamais échapper…
Moi qui croyais jusque-là n’avoir jamais rien volé à autrui, n’avoir offensé personne, ni les hommes, ni les bêtes, ni la vie, en m’offrant tout cet argent, tu me traites de voleur, de voleur de temps, de voleur de vie ! »

 

UNE ENVIE COULEUR DE SABLE – Nouvelle de Jean-François Floch, 1991

J’avais une envie en Afrique,…

 

Cela faisait huit mois, peut-être plus, sans doute plus. Nos chameaux étaient morts les uns après les autres, d’épuisement, de faim, de soif et d’ennui.

 

Il était là, le regard de l’autre côté de l’horizon, le regard dans la nuit du cœur.

Il m’avait tout donné ; ses silences, ses regards, sa souffrance, son sourire…

Il regardait au-delà de la vie, il ne cherchait plus, il savait !

 

– Ne t’inquiète pas, bientôt la caravane passera ici,… tu retrouveras ta tribu.

Lui regardait de l’autre côté de la sienne,…

 

 

 

Dans mon ventre, au fond de ma tête, une envie,… impalpable, incontournable; terre d’Afrique, sang d’Afrique, je ne savais pas vraiment ni quoi ni où.

 

Elle était là bien avant moi, dans notre cœur depuis mille ans sans doute. Je n’étais qu’un instant de ce vide.

 

J’avais tout essaye, j’avais fini par tellement la connaître cette Afrique, mon Afrique, que je savais maintenant ne pouvoir que la caresser, la ressentir, m’enfoncer en elle, me déchirer, la violer,… mais ne pas en être.

 

De la brousse à la forêt dense, des savanes aux déserts, je cherchais à donner un nom, une forme à mon envie.

Plus j’entrais en elle, moins je la voyais.

 

J’avais cette fois encore posé ma cravate sur la table, vendu mes quelques biens et avais repris la piste.

 

J’avais erré plusieurs mois à travers Hoggar, Tassili, Tanezrouft ; de Gao à Tombouctou, de Tamanrasset à Agadés, d’Arlit à Djanet. J’avais revu le grand peuple clochardisé dans les banlieues insalubres de l’Afrique noire. J’avais revu la bêtise et la honte d’un Occident tantôt sourd, tantôt aveugle, toujours calculateur. J’avais usé une fois de plus mes cors aux pieds dans les sandales de peau.

 

Mais cette fois j’avais entrevu mon envie. Je connaissais enfin son nom, je l’avais ressentie, plusieurs fois aperçue; elle était là, elle avait la vie couleur de sable !

 

 

 

Cela faisait quelques milliers de litres, je n’avais plus d’argent, alors j’avais vendu la Land, les outils, tout ce qu’il restait… mais je savais qu’il me fallait continuer.

 

 

 

Il avait le regard triste, le poids de trente ans d’humiliation, profond, noble mais triste.

Il guidait les touristes avant les massacres, là-bas de l’autre côté de ce trait sur la carte, chez lui aussi, là-bas entre Agadés et Arlit.

Il accompagnait, maintenant, les rares journalistes qui voulaient bien rendre compte de la situation de son peuple.

Il m’aurait sans doute guidé si je le lui avais demandé. Il savait bien ce qu’ils cherchent. Il le savait au premier regard: mer de sable, méharée ou Hoggar.

 

 

– Je cherche celui dont la vie est couleur de sable.

Son regard explosa; il me fouillait le cœur.

            – Tu le cherches depuis longtemps ?

            – Mille ans, peut-être plus.

            – Il est là !

Sa main balayait l’horizon.

            – Je sais, mais je ne le vois pas.

            – Il n’est pas de ta tribu.

            – Je sais, mais il est mon vide.

            – Tu as peur de ce vide ?

            – Non, je veux me remplir de lui.

            – Ton vide te protège, qui seras-tu quand tu l’auras comblé ?

            – Un homme serein, je crois.

            – Il n’est pas de ta tribu !

Il se leva; je le suivis.

            – Où vas-tu ?

            – Je te suis, j’ai l’argent pour acheter les chameaux.

            – Je sais, on te connaît.

            – Quand part-on ?

Il s’arrêta brusquement, s’était retourné.

Il me fouillait le cœur, cherchait la supercherie.

            – Qui t’a parlé de lui ?

            – Personne, c’est une envie,… Il y a très longtemps, je crois, des ancêtres le connaissaient…

            – Dans ton pays ?

            – Non, ici !

            – Tu n’es plus de sa tribu.

            – Je suis de sa noblesse et tu le sais.

Il reprit sa marche, entra dans une maison délabrée; je le suivis.

            – Je ne peux pas te le donner; même si tu étais né de ce sable, tu ne pourrais le voir, tes ancêtres sont trop loin.

            – J’ai été capable de le nommer, seul, sans ton peuple.

 

 

Nous sommes restés ainsi plusieurs jours, il me fuyait et m’attendait, je le harcelais et faisais mine de le quitter.

 

 

– Nous achèterons ce qu’il faut pour le voyage.

 

 

Il prit la liasse de billets que je lui tendais, paya les chameaux, les vivres, donna tout le reste à une femme qui n’était pas la sienne, puis, lui dit en tamashek:

 

 

– Nous partons pour longtemps, prends soin des enfants et s’ils sont engloutis par le monde, rappelle leur l’existence de celui dont la vie était couleur de sable.

 

 

 

            – Nous partons.

 

 

 

J’avais ressenti une angoisse comme jamais, je sentais que quelque chose de grave devait se produire pour que je rencontre celui… mon envie. En avais-je le droit ?

 

Je savais juste que nous partions; la direction, je l’avais compris, ne représentait rien dans notre quête.

Il était immatériel, j’avais presque peur de le voir de mes yeux, quel mortel pouvait être celui… cette envie ?

Et pourtant, après ces années en Afrique, j’avais pu le nommer, ici, seul. Se pouvait-il qu’il existe vraiment, que ce soit un sage caché dans les roches du Hoggar ? Non il ne pouvait être qu’immatériel. Pourtant, le Targui avait parlé à la femme de celui dont la vie était couleur de sable… Je ne l’avais donc pas inventé; ses réticences à me guider vers Lui, son regard lorsque je lui faisais part de ma quête.

Mon esprit se brouillait. Je ne pouvais poser la question, je ne pouvais risquer de dissiper le charme qui nous unissait dans cette expédition.

 

A la sortie de Tamanrasset, le Targui jeta au pied d’un vieil homme mon sac, mon duvet et ma parka, se tourna et me tendit une fine couverture usée.

Je connaissais trop ce désert pour ignorer que cette nuit et les autres nuits l’eau deviendrait roche. Quarante à soixante degrés sous le soleil et moins dix sous les étoiles.

Seul un Targui peut supporter cette brutalité.

J’avais peur.

Quelques enjambées plus loin, il descendit, j’en fis autant. Il remplit les outres d’eau, les accrocha une à une sur le dos de nos chameaux, répartit la paille, le grain, le sel, les lamelles de viande. Chaque bête portait la même charge pour éviter qu’un accident nous prive de quoi que ce soit; tout est vital.

De cet instant, nous ne remonterons plus jamais sur les chameaux pour les économiser.

 

 

Mon Targui ne prononcera pas une parole pendant ces longs mois passés ensemble.

 

 

Au soir venu, mes pieds avaient enflé d’avoir tant foulé le sol. Le sable m’avait brûlé la peau entre les orteils. Mes jambes se raidissaient. Ma gorge brûlait.

Il confectionna un petit bol de bouillie de mil, un morceau de lanière de viande sèche et dure,… puis me tendit un gobelet d’eau trouble.

Lui pouvait survivre des mois avec un litre et demi d’eau par jour, moi non !

Moi je pouvais tenir avec trois ou quatre litres,… il me tendit un deuxième gobelet.

Un litre, un tout petit litre d’eau pour toute cette journée de marche !

Ma gorge brûlait, mon corps se raidissait.

 

Il faisait nuit maintenant, nous étions assis face à face en silence ; je grelottais.

Il me regardait, ne se couchait pas pour me soutenir. Les outres commençaient à crisser, je tremblais, me crispais, mes os me faisaient mal, je voulais hurler, j’avais froid.

 

Il me regardait en silence, sans compassion ni haine.

A peine quelques heures de nuit, le froid encore plus vif, j’avais mal, je grelottais, je courais en rond pour ne pas hurler ma douleur et ma peur de mourir-là, sécher-là.

 

 

 

Le craquement des roches: dilatation, contraction, la roche ne cesse d’éclater.

 

Mon Targui avait posé une pierre à mes pieds; au matin naissant, il y en avait trois. Elle avait éclaté, je pleurais, j’avais froid, j’avais mal !

La brûlure du soleil; vite ! le soleil !

 

Mon Targui, Le Targui me tendit les trois pierres, il rechargea les chameaux encore tremblants, puis nous reprîmes notre marche.

 

 

 

Au bout de quelques jours, il me donna un peu plus d’eau, ma peau se fripait: je n’urinais plus.

Il calcula ma ration pour que je puisse uriner une fois par jour d’un filet de liquide presque brun. Jamais plus que le strict nécessaire à ma survie.

 

 

Durant tout le mois de janvier, le froid  m’empêcha de trouver le sommeil, mais il me permit aussi de supporter la soif; la nuit, je ne transpirais pas !

 

Nous marchions en direction de Djanet et alors qu’on l’aperçut, il changea de cap et nous nous dirigions maintenant sur l’arbre du Ténéré.

 

Le Targui prenait soin d’éviter toutes pistes connues, tant pour fuir les raids des militaires assassins que pour nous obliger à rester seul.

 

A la fin du mois de janvier, ma silhouette s’était allongée. J’avais les pieds calleux, de la corne en dessous et du sang durci entre les doigts. Tous les jours je saignais; toutes les nuits, je pleurais.

 

Au début de février, du moins je crois, nous étions en plein Ténéré à la frontière de nulle part. J’avais appris à pleurer sans larmes !

 

Le Targui m’avait souri en me voyant essayer de charger les outres.

 

J’avais maintenant une poignée de petits cailloux qui, toutes les nuits, continuaient à éclater et à se diviser, comme le désert, l’infini du temps.

 

 

 

 

Le Targui ne me montrait rien, comme le désert; il ne corrigeait pas mes erreurs, il les sanctionnait. Il faisait; à moi d’imiter; les explications, j’avais tout le temps de les trouver !

 

Le regard triste avait fait place à une froide domination, pas de moi, ni du désert. Une domination de lui !

 

Quelquefois, je m’endormais d’épuisement tout en marchant; Il passait une longue canne entre mes jambes et je m’affalais dans le sable brûlant ou sur les silex tranchants.

 

Il ne me faisait aucun reproche. J’essayais de me ressaisir, Il me soutenait de son regard. C’est la loi de ce monde; tout y est économisé, même les leçons !

 

 

 

 

De temps en temps, il dessinait des formes géométriques sur le sable, puis les brouillait comme s’il ne fallait pas qu’un Djinn puisse lire dans son cœur.

 

Au sortir du Tassili, il ignora volontairement les peintures rupestres des grottes; je les connaissais; il ne détourna même pas son regard.

 

Le Ténéré de sable avait pris la place des roches du Hoggar et du Tassili; les nuits craquaient moins, mais mes pierres éclataient toujours.

 

 

 

Mon père, amoureux de ce même désert avait été de cette génération qui avait éclaté l’Afrique, tracé des lignes de mort, effaçant les équilibres fragiles de la vie.

 

Les Touareg n’avaient jamais cédé.

 

Ils s’étaient battus avec honneur, face à des Français qui voulaient les dominer avec respect. Oui, mais ces hommes du désert; Touareg et Méharistes, n’avaient pas compté avec les autres, les lâches, les calculateurs, les traîtres, ceux que seule la division peut faire régner, ces politiques vicieux et visqueux.

 

Ceux qui avaient inventé le problème Kurde en les éclatant sur quatre pays, ceux qui avaient inventé les frontières sur des cartes inachevées, ceux qui avaient décidé de tuer les nomades du Sahara Central en inventant des pays de cultivateurs noirs et instruits et de nomades blancs et illettrés.

 

Qui peut dire qu’il ne savait pas ce qui allait se passer ?

 

Ceux qui continuent à ensanglanter le désert en soutenant des gouvernements insoutenables ?

 

Ceux qui ferment les yeux sur la corruption de leurs « alliés » pour qu’on ne vienne pas leur demander des comptes ?

 

Ceux qui parlent de démocratie et livrent les armes du génocide ?

 

Quel homme politique est venu payer sa dette d’honneur en ce monde minéral, lequel ?

 

 

 

 

Le Ténéré s’étalait à l’infini sous mes pieds de misère.

 

 

 

 

Nous avions su désorganiser ce monde, je n’avais pu que le voir s’effondrer. J’avais vu les minorités ainsi inventées, se faire harceler par des chefs politiques africains médiocres et cruels. J’avais vu les Diolas, les Mandings de Casamance, les Peuls Bororo du Mali à la RCA, les Soudanais du Sud mis eux aussi en minorité dans un état trop vaste et ingouvernable, les Erythréens d’Ethiopie,… Nous avions inventé tous ces conflits et personne n’osait s’élever et dire assez !

 

 

Le Targui, marchait vers la paix intérieure d’un équilibriste. Oui, il fallait avoir ce don pour survivre et vivre de ce désert.

 

 

 

A la fin février, nous avions atteint l’Arbre du Ténéré, en fait, trois petits arbustes alimentés en eau par une pompe solaire.

 

Un grand fou, un méhariste motorisé, repose ici, cendres mélangées au sable.

 

Le Targui dessina un enchevêtrement de formes magiques sur le sol, prit une poignée de cendres et fit un petit tas au beau milieu. Ce dessin-là, il ne le brouilla pas… ces hommes bleus aimaient se confronter à plus fou qu’eux, mais étaient-ils conscients de se déstabiliser, chaque fois, un peu plus ?

 

Le Targui me souriait de plus en plus souvent lorsque je prenais des initiatives… me faisait chuter si je commettais une erreur.

 

Nous avions traversé le Ténéré pendant les mois de fraîcheur. Maintenant, nous remontions sur Arlit après avoir contourné de nombreux puits gardés par des assassins en uniformes. Nous avions dû ruser pour refaire nos provisions d’eau si près des soldats.

 

Targui avait laissé de nombreux messages mystérieux sur le sable et les roches. Je ne savais s’il s’agissait de messages ou des dernières marques pour prouver son existence sur ces terres.

 

 

 

 

Je commençais à goûter ses silences, tous ses silences, tant il savait en user pour s’exprimer. Il les préparait, les isolait pour en provoquer des échos. Chaque silence était construit, comme un message diffus, énoncé comme une vibration du cœur,… Je commençais à aimer ce langage du non-dit.

 

Au début, je chantais pour entendre ma vie, celle de ma tribu, celle qui fait du bruit, beaucoup de bruit.

 

Peu à peu j’acquis le silence, le respect de son silence; alors un jour, perdu dans le tréfonds de son âme, Targui fredonna un air,… du moins je le crois. C’est vrai que je voulais tellement l’entendre vivre !

 

Targui économisait tout: sa respiration, son sommeil, son regard et surtout ses sourires. Je les percevais comme une immense récompense, une indulgence, voire une amitié.

 

 

 

 

Targui marchait dans le creux des ravines pour ne pas être repéré par les guetteurs de tous bords.

 

La chaleur allait donner un répit aux Touareg, les militaires attendraient les nouvelles fraîcheurs pour s’enfoncer encore dans le désert, y commettre leurs lots d’exactions, de viols, de tueries gratuites.

 

Targui me montra un jour les restes d’un campement brûlé; quelques corps d’enfants et de femmes hâtivement enfouis dans le sable, quelques piquets, quelques morceaux de peaux de chèvres mal brûlés, des cadavres de chameaux séchés,… quelques grains de moins !

 

Targui avait de son peuple, le détachement au vivant. Il ne connaissait pas la peine, il savait la mort, la côtoyait, lui parlait, la dessinait sans doute.

 

Targui pouvait tuer, lui aussi.

 

Moi, je sentais une haine violente, une envie de prendre les armes et de tuer à mon tour, tuer pour arrêter de fermer les yeux de ma tribu.

 

Lui, marchait,… sans armes, sans tuer.

 

Pourquoi ? Pourquoi ne pas se réunir et attaquer la capitale, elle ne tiendrait pas bien longtemps contre une attaque rapide et subite ?

 

Pourquoi accepter de mourir ? Je ne comprenais pas.

 

Lui semblait connaître la réponse.

 

Fallait-il attendre que tous les grains de sable disparaissent ? Ou croyait-il que les événements qui déchiraient son peuple étaient la seule force capable de pousser les siens à se structurer, se former à la nouvelle autonomie, plus seulement celle du désert, mais aussi celle des politiques, celle des esclaves devenus maîtres.

 

Son peuple devait-il mourir pour exister à nouveau ?

 

Qui lui donnerait le temps de renaître à la vie ?

Qui voulait encore entendre parler des hommes bleus autrement qu’en légendes obscures et mobiles ?

Qui de ma tribu d’hommes blancs, qui des peuples de l’Atlas aux confins des savanes voulaient encore qu’ils existent ?

Pas vous ! non pas plus vous que moi.

Avez-vous pris les armes contre ceux, visqueux, informes, ceux qui veulent bien que des soldats assassins tuent le désert ?

 

 

 

 

 

Je marchais moi aussi dans ce sable,… début et fin de toute vie. Je coulais comme ces grains qui s’échappent, je disparaissais dans les pas du maître des silences.

 

Je me rappelle, je m’en souviens,… je crois qu’ils avaient droit au désert, eux qui avaient su en vivre depuis des milliers d’années, Eux que nous avons laissé tuer.

 

Je m’en souviens,… je crois !

 

 

 

Le froid des nuits d’hiver avait laissé la place aux nuits torrides et sèches qui brûlent les lèvres imprudemment exposées. Les roches et le sable accumulaient la chaleur au plus profond de leurs molécules pour mieux exploser au retour des premiers froids.

 

Ma pierre n’était plus que multitude de fragments tranchants que le vent n’avait eu le temps de polir.

 

J’étais assis à même le sol ; je regardais l’horizon, comme on regarde le passé. La pierre était devenue sable!

 

Je l’entendais s’approcher doucement, je ne me retournais pas. Il s’arrêta juste derrière moi, se pencha pour prendre une poignée de ce sable si fin, se releva.

 

 

 

 

… Il regardait de l’autre côté de sa vie…

Il était debout derrière moi; j’étais assis devant lui; je sentais le poids de sa pudeur dans les grains de sable qui coulaient sur ma nuque.

Ses yeux pleuraient sans larmes; l’eau est trop précieuse.

Je sentais son regard, j’entendais son silence.

Il rayonnait plus que toutes les étoiles du ciel, son cœur se déchirait, explosait.

Sa souffrance était plus grande que sa vie,…

Le sable ne coulait plus, Je me retournais inquiet, oppressé,…

 

– Targui !

 

Il brûlait couleur de sable.

 

– Targui !

 

Là s’arrêtait sa route, il m’offrait le cœur de son peuple.

Les sons ne sortaient plus de ma gorge…

 

– Targui …

 

Je me levais lentement, il s’effondrait doucement…

 

– Targui …

 

 

 

 

J’avais une envie couleur de sable,… il ne m’en reste que sa noblesse et ma blessure.

 

 

 

 

 

L’Afrique « voyage en terre que l’on croit tant connaître ».

Primitifs ou … Complexes ?

Depuis de nombreuses années, lorsque je veux parler de l’Afrique, je commence toujours par essayer de poser les bases permettant à un Occidental d’entrer en douceur dans nos mondes. Nos mondes car si je suis blanc de peau, je suis Nègre de culture et d’animalité. Nègre* et ne le cache pas.

Pour vous parler de l’Afrique, il faut que je commence par me situer dans cette Afrique. J’ai eu la chance de naître sur la terre de toutes les légendes. Blanc de peau, un peu Nègre dans mes rêves et nomade dans mes veines, je cours la brousse dans ces rêves d’enfance que je n’ai pas oublié comme sur les mille pistes défoncées qui parcourent ces mondes en agonie et en devenir. Plus que l’homme d’une culture, ou de multiples cultures, de cette diversité j’ai hérité d’un regard. Mais je suis aussi orphelin d’une terre qui est mienne et qui me rejette, car Nègre je suis, mais blanc ! Déraciné à jamais, comme mes frères Nègres, Arabes, de l’Afrique au Moyen-Orient et à l’Asie, comme eux lorsqu’ils vivent chez vous, je suis d’un monde autre que ma culture. De cette enfance sans clôture, sans limites physiques, de cet espace entre magie et réalités, de cette sensation que le temps de mon monde est celui d’hier, comme tous mes frères, je regarde le présent dans la mémoire de mes ancêtres imaginaires.

 

Si je suis un peu ce messager, je dois pouvoir vous guider dans ces espaces vous qui n’êtes pas initiés. Vous qui êtes simple. Ce n’est pas une injure ou un reproche, c’est ce qui fait que vous ne pouvez pas vraiment nous comprendre, les comprendre. Cette différence de complexité est à l’origine de tant de malentendus depuis tellement de siècles entre l’Occident, l’Orient et l’Afrique.

 

A votre naissance, vous avez été confronté à une langue, peut être deux, rarement plus ! Vous avez baigné dans une culture unique, quelque fois deux, rarement plus ! Vous avez grandi dans un monde de plus en plus uniforme, presque monolithique. Vous avez appris un métier, vous pratiquez ou non une religion, mais de toute façon votre culture en est issue. Cette religion est monothéiste, un peu orientale tout de même, mais bien épurée.

Vous êtes dans le monde du simple, du binaire. J’en suis aussi un peu, un peu moins que vous, mais encore beaucoup trop pour tout comprendre.

 

Pour expliquer la difficulté d’entrer dans cette complexité – quand elle n’est pas celle de notre culture de naissance -, je vous reprendrai mon exemple. Je suis blanc, j’ai du sang breton et arabe dans les veines, suis de culture française judéo-chrétienne, athée, ayant reçu une solide culture religieuse catholique, né en Afrique noire à l’aube des indépendances, de troisième génération à vivre en Afrique noire. J’ai reçu une éducation « à la française », culture, ouverture d’esprit, notion du monde, humanisme,… Passionné de brousse, de nature, de faune sauvage mais aussi, ou peut-être surtout, envie de rencontrer, de connaître, de comprendre les peuples oubliés. Je suis allé à la rencontre de l’Afrique d’hier, mais aussi de celle d’aujourd’hui. Je suis entré dans le monde des légendes, je suis capable de circuler et de vivre dans les quartiers « interdits » de nos grands bidonvilles. Je suis initié à très haut niveau, je « porte la peau » (mes parents Nègres comprendront cette information),… N’importe où, en Afrique noire, je suis reconnu comme un Nègre (blanc), un Maître traditionnel qui peut présider une de ces cérémonies « réservées » au bois sacré, et pourtant ! Je crois, je pense n’entrevoir que cinquante pour cent des événements qui m’entourent et comprendre cinquante pour cent de ceux que j’ai entre-aperçu. Si je ne me trompe pas, je comprends donc, au mieux vingt-cinq pour cent de ce qui se passe autour de moi, et pour un Nègre blanc, c’est énorme !

 

Je me souviens avoir eu vent de cette histoire tellement africaine, tellement représentative de la distance qui sépare nos univers. C’est celle d’un ethnologue français qui a rencontré  – je n’aime pas le terme découvert -, le monde des Dogons. Les Dogons c’est ce peuple qui vit notamment dans les falaises de Bandiagara entre Mali et Burkina-Faso. Il a été fasciné par ce peuple et a fini par vivre parmi eux. Il les a aimés, observés, décrits dans des ouvrages et des articles, il était de loin le Blanc et l’ethnologue qui les connaissait le mieux… Il était sans doute un des blancs qui connaissait le mieux un peuple africain. Il disait les connaître, les comprendre, il pensait être initié, il disait être initié.

Au bout de vingt années passées à partager leur quotidien, un jour, un homme vint lui dire que les anciens voulaient le voir. Il se rendit au milieu d’eux. Un ancien lui dit alors quelque chose comme :

 

– Tu vis parmi nous depuis longtemps, tu nous respectes, si tu le veux, nous t’apprendrons, nous t’initierons.

 

Alors commença sa réelle initiation. Alors il entra pour la première fois dans la réalité d’un monde complexe, tellement complexe qu’il dit qu’avant,  il ne savait rien de ce peuple. Il découvrit que chaque geste, chaque couleur de vêtement, chaque tapotement sur une calebasse était langage, remarque, appel, refus, demande… Il comprit que lorsqu’il tentait d’identifier le sens caché des choses en observant deux ou trois critères, il était loin des réalités de ce monde. C’est par des dizaines de détails, fugaces pour la plupart, que l’on pouvait comprendre ce monde.

 

Comprenez-moi, je ne veux pas jouer la musique du bon sauvage supérieur, je veux juste enlever un énorme malentendu entre vous et eux. Entre eux et moi.

 

Nous faisons comme eux. Lorsque nous discutons, nous cherchons à analyser l’autre, à comprendre où il veut aller. Nous pensons le faire en temps réel. Dans ces mondes, car ils sont très variés, on doit être capable d’entrer en temps réel dans la pensée de son interlocuteur. Dans sa pensée et donc dans ce que l’on aura compris de sa culture. On ne répondra pas à ces questions par le simple énoncé d’un fait, on va là aussi essayer de comprendre où il veut aller. Mais ici, c’est presque vital. On va donc l’accompagner, si possible le devancer. On va lui faire la réponse qu’il attend, ou que l’on pense qu’il attend. On va parler des heures sans jamais aborder de front la question qui nous amène à nous rencontrer. On va la deviner, y répondre autrement. C’est à ce stade que la complication peut rejoindre la complexité. Car ne faites pas l’erreur de croire que complexité et complication ne font qu’un. La complication, c’est l’inutile de la complexité… comme le simplisme est le raccourci trompeur de la simplicité.

 

Mes frères Nègres, sont, depuis leur naissance, entourés de huit, neuf, dix, voire quinze langues différentes. Leur monde est celui des cultures qui s’entrechoquent, se croisent, se mêlent quelquefois, rarement. Ils sont un parmi tant d’autres êtres vivants. Ils sont et vivent de la diversité, de la complexité. Pour eux, tout est signal, message, avertissement, appel, refus, regard, écoute… Pour eux aucun acte n’est gratuit. Aucune maladie ne peut être que microbes, virus et autres bactéries. J’ai souvent entendu des Occidentaux parler de la simplicité des Africains ! Erreur ! Grossière erreur ! Mes frères sont tout sauf simples. Ils sont complexes, infiniment plus complexes que vous et moi. Ce n’est ni une qualité, ni une tare, c’est une réalité. Quand le niveau de complexité de votre pensée est de un, peut être deux, le leur est de dix… comme les Orientaux ou les Asiatiques !

 

Non seulement les réponses de mes frères vont se baser sur ceux qu’ils pensent que vous attendez, mais en plus, ils vont répondre à la question posée… pas à celle que vous pensiez poser. Je prends un exemple simple. Vous demandez à un homme de rencontre si vous pouvez dormir au bord de la rivière. Premièrement, en posant cette question, vous êtes-vous positionné en dominant ou en soumis ? Si vous vous êtes positionné en dominant, la réponse ne peut être qu’affirmative, même si la chose est dangereuse, voire interdite. Imaginons que vous avez réussi à faire passer le message, complexe, que vous êtes bien un dominant dans votre monde, mais qu’ici, vous reconnaissez la position dominante de votre interlocuteur. Votre positionnement devrait vous éviter d’avoir à payer un droit à votre « supérieur » tout en ayant une réponse relativement réaliste. Oui, mais vous aurez une réponse à quelle question ? Vous avez demandé s’il était possible de dormir à côté de la rivière. Cela veut dire techniquement possible, y a-t-il la place pour dresser un camp ? Légalement possible, est-ce autorisé ? Spirituellement possible, y a-t-il un fétiche à ne pas déranger, un tabou à respecter ? Est-ce un lieu sûr par rapport aux bandits et autres voleurs ? Y-t-il des bêtes sauvages qui peuvent représenter un danger comme des hippopotames ? Si vous n’avez pas posé toutes les questions, vous aurez une réponse correspondant à la question que votre interlocuteur aura comprise. Il peut très bien vous répondre « oui » parce qu’il pense que vous lui avez demandé si ce lieu ne comporte pas de tabou, alors que c’est interdit par une quelconque loi nationale, que des hippopotames passent par là pour aller se nourrir, qu’en cas de crue subite vous serez emporté… Puisque vous n’avez pas posé de question sur la faune sauvage et sur les inondations, votre interlocuteur pense simplement que vos compétences vous permettent de trouver les réponses vous-même… Comme n’importe quel voyageur d’ici !

 

Beaucoup d’incompréhension vient aussi du fait que dans ces cultures, rien n’est innocent ni gratuit et que vous, que moi, passons notre temps à envoyer des messages dont nous n’avons pas la moindre idée, nous n’en connaissons ni le sens, ni l’ampleur. De leur côté, mes frères cherchent en permanence à comprendre ces Blancs inaptes à analyser l’instant et qui passent leur temps à envoyer des messages incohérents et contradictoires,… et donc souvent à faire le contraire de ce qu’ils viennent d’annoncer !

 

Un Nègre, comme un Oriental ou un Asiatique va analyser votre être profond et traduire vos propos par rapport à votre moi-profond.

 

Pour exemple, après 2 heures de discussions sans aborder aucun sujet critique avec deux femmes Occidentales parentes de celle qui deviendra plus tard ma femme, mon parent et bras droit Assane, sort et me dit :

 

– Pourquoi la veille est méchante et pourquoi la jeune ment tout le temps (ce qui voulait principalement dire « elle se ment à elle-même ») ?

 

La première n’avait dit de mal de personne et la seconde n’avait menti sur rien durant ces deux heures de bavardage. Assane avait juste analyser leur être profond, le reste n’avait aucune importance à ces yeux !

 

Cette différence culturelle du niveau de complexité est la base de l’incompréhension qui est à l’origine de tant de frictions et de tant de trahisons de part et d’autre de nos cultures.

En entrant en Afrique – mais cela est aussi valable pour l’Orient ou l’Asie – vous entrez dans la complexité, ce n’est pas facile, ce n’est pas une notion de valeur, vous n’avez ni raison ni tord, c’est juste différent.

 

Une autre question nous divise. Notre monde n’est pas égalitaire. Mes frères Nègres ne sont pas assez stupides pour le croire égalitaire. Alors que faire ? Vous – nous – construisez ce que vous –  nous – espérez être des démocraties pour croire à cette égalité. C’est votre réponse, celle de vos – nos – cultures. Mes frères Nègres, eux, sont du monde de la mobilité mentale, ils jouent de la domination et de la soumission en temps réel. Un instant soumis, l’instant d’après dominateurs, ils cherchent à créer l’équilibre de l’instant. Ce sont des magiciens de l’instant.

 

Il y a quelques années de cela, alors que je vivais dans un quartier industrieux de Dakar, je côtoyais tous les jours deux « clans » de ferrailleurs. Lorsque j’avais besoin de leur acheter quelque chose, j’avais toujours la possibilité de me présenter en « Blanc dominateur », je savais donc que j’allais payer le prix fort, … même si ce ne serait pas celui qui aurait été appliqué à un « Blanc de France ». Mais en tant qu’Africain, que Nègre, il me suffisait de me présenter devant le chef de clan, de lui poser la main droite sur le ventre tout en le saluant et en l’appelant « Tonton » pour que ce dernier, non seulement ne puisse pas me refuser l’objet, même s’il en avait besoin, mais de plus ne puisse pas faire de bénéfice sur moi. Car en me plaçant en dessous de lui – l’oncle est le protecteur – je suis son obligé, … lui ne peut pas me refuser un bien dont j’ai besoin et ne peut prendre de marge sur moi.

 

Ici, nous passons notre vie à jouer à ces jeux complexes et jamais définitifs qui nous placent en position de force ou de faiblesse avec tout ce que cela implique de droits et de devoirs.

 

Enfin, une idée fort répandue pousse à penser que les Nègres ne sont pas fiables, qu’ils mentent, qu’ils volent, qu’ils sont imprévisibles… C’est  vrai ! C’est faux ! J’ai eu un atelier de mécanique dans un quartier particulièrement mal famé de Dakar, je n’ai jamais eu le moindre vol d’outil, de pièces, de matériel ou d’argent. J’ai toujours réussi à faire de la qualité en Afrique, alors que j’ai eu du mal à en faire autant en France, à cause des hommes ! En Afrique, je n’ai jamais eu à douter de mes hommes tant en ville qu’en brousse…Il est vrai que, justement, je les traitais en homme, ceci explique peut-être cela ! A Dakar, je n’ai eu qu’un vol… le bien m’a été restitué le lendemain par le clan qui dirigeait le quartier. Cela a couté la vie au voleur non que je soi une personnalité importante, mais une faute traditionnelle avait été comise et le clan devait retrouver la face, non vis à vis de moi, mais vis à vis de nos cultures.

 

L’Afrique est-il pour autant un continent facile ? Non, trois fois non, dix fois non ! L’Occident est facile, pas l’Afrique, pas l’Orient, pas l’Asie. Nous sommes dans le monde de la mobilité encrée dans l’immobilisme des traditions. Ca aussi, c’est un défi pour un Occidental. Moi-même, si je le sais, si je le ressens, à presque 60 ans, je suis encore incapable de prédire ce qui bougera et ce qui restera figé. Comment comprendre que ces mondes immobiles qui semblent incapables de s’adapter, brusquement, sans préavis, tournent en temps réel ? Un Nègre vous répondra souvent : Je ne peux pas le faire, le père de mon père ne le faisait pas ! Alors blocage ? Pas toujours, il faut juste trouver la clef qui ouvre le droit à l’adaptation. L’Afrique est immobilisme et adaptation, lenteur et vitesse.

 

L’Afrique est-elle tournée vers un passé trop complexe pour accéder au modernisme occidental ? Un peu quelquefois, mais pas vraiment. Si on prend l’exemple d’Internet, pour un Nègre (y compris au fin fond de la brousse), Internet n’est que la reproduction en plus simple de son mode de pensée. Internet est un langage « normal », « accessible », presque simple ! Autre exemple, suivez-moi dans un quartier de ferrailleurs de Dakar, venez assister à la naissance d’une voiture à partir d’un simple ensemble « moteur/boîte de vitesse » d’occasion « venant de France ». En une semaine à dix jours va apparaître une voiture complète, Peugeot 504, Renault 4, ou encore un hybride mi japonaise-mi européenne. Une fois peinte, je vous mets aux défis de faire la différence avec cette voiture sortie des usines de Sochaux ou d’ailleurs !  Or elle n’est que bouts de ferrailles et… talent.

 

L’Afrique a un avenir si elle comprend enfin que la démocratie n’est pas un outil politique inadapté à ses traditions, mais un outil de développement économique. L’Afrique doit trouver ses voies, ou plutôt, elle doit construire ses voies car l’Afrique est unique et complexe. Ses forces sont la mobilité mentale et l’attachement à des valeurs qui lui sont propres.

 

Mais l’Afrique trouvera aussi sa place quand elle acceptera le mélange tout en préservant ses valeurs et ses cultures, car l’Afrique est raciste dans ses cultures, bien avant l’arrivée des Occidentaux, elle a segmenté ses forces. Nos peuples basent leur regard sur le racisme et cela va très loin. L’autre est-il humain ?

 

Mais cette Afrique segmentée sait aussi s’accommoder des différences. Assane, mon ami, mon double est Nègre et noir, comme je suis Nègre et blanc. Nous connaissons nos différences, nous nous respectons, nous savons jouer de nos différences, de nos complémentarités devrais-je dire. Nous sommes tous deux les enfants de l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui. Nous travaillons comme un seul être, nous sommes les deux faces d’une même pièce, si différents et pourtant à nous deux, nous ne constituons qu’une seule pièce ! Une des chances de l’Afrique est et sera sa mixité… Si ses dirigeants l’acceptent. Si ses peuples arrivent à ne pas perdre tout de nos cultures traditionnelles et s’accaparent les bons cotés des cultures qui nous bousculent depuis 200 ans.

 

 

L’Afrique devient une puissance industrielle… cela étonne, dérange, questionne… cela est une réalité complexe comme tout ce qui touche à notre continent.

 

 

* Nègre est une appartenance à une culture et des races, pas une couleur de peau (même si ce terme scientifique de race déplait aux législateurs et intellectuels français – il y a en effet une espèce humaine composée de races… comme dans tout le règne animal – il faudrait bien qu’un jour les « politiques » français fassent un peu de science et moins de pirouettes linguistiques pour faire passer leur idées, bonnes ou mauvaises sur le genre humain). Notre illustre parent, voisin et ami de mon grand père, Léopold Sédar Senghor, n’a pas inventé le terme « noiritude » pour parler de nous, mais bien celui de Négritude. En cela il ne se trompait pas, il parlait de nos cultures, de nos races, de notre appartenance à cette terre d’Afrique et non à la couleur de la peau de certains d’entre nous.

Je suis Nègre… mais je ne suis pas noir !

jean-françois floch
Danse Traditionnelle

Légende photo « Danse Traditionnelle »

Au pays Onhaki (se prononce Oniaki) dans l’archipel des Bijagos, les dauseurs, qui sont des personnages importants de la vie traditionnelle, rythment tous les événements. Ici un danseur « taureau sauvage » qui représente la force animale de la jeunesse en opposition avec l’age mûr qui est sensé représenter la contrôle de soi.

jean-françois floch
danseurs traditionnelles

Au pays Onhaki, lorsque les danseurs sacrés passent devant un village, ils doivent y entrer et effectuer une danse… sauf que cette intrusion dans le village est aussi une sorte de provocation. Il y a échange de feu (celui de l’extérieur du village et échangé par celui du village) et les jeunes du villages vont s’opposer à la venu des danseurs. Cela est un jeu… qui peut devenir violent.

 

jean-françois floch
femme Onate

Mon ami Onate était le Roi de N’Dena (le village du centre – et donc le plus important – de l’île sacrée de Kanhabaké) et donc aussi le Roi des Rois. Il a été empoisonné par jalousie. Sa femme (sur la photo), une femme de caractère, a été abandonnée par le village. Pendant deux ans, je ferais en sorte qu’elle ne meurt pas de faim. C’est une amie qui sait prendre sa place dans la communauté traditionnelle. Chez nous les Nègres « traditionnels » la femme est au centre et en haut de notre communauté.

jean-françois floch
Légende photo « Initiés »

Ces guerriers en initiation viennent de passer 4 ans en brousse, je les reverrai à la fin de l’initiation… 5 ans après cette photo. Ils ne seront plus que l’hombre d’eux-mêmes. 9 ans de l’une des plus dure initiation du continent. A l’heure d’internet et du téléphone portable, je pense que les jeunes n’accepteront plus de passer par de si longues et périlleuses périodes d’initiation. C’était peut-être la dernière grande initiation des hommes du peuple Onhaki.

Fétiche sacré

Mon ami le sculpteur traditionnel a eu deux ans d’initiation spécifique pour savoir réaliser ce fétiche… et deux ans de plus d’une autre initiation spécifique pour avoir le droit de le réaliser. Ce fétiche n’avait plus été réalisé depuis 1853 ! En 2011 il m’annonce qu’il l’avait fini… Nous le découvrons dans le bois sacré.

Tonnelle sacrée

Chez nous autres Nègres traditionnels, le sacré ne veut pas dire, ne veut jamais dire richesse. Ce lieu est la Tonnelle du Roi, l’espace où se réunissent les Homi Grande (homme et femme) lors des réunions importantes… mais publiques. Si non, cela se passe dans le bois sacré où seuls les initiés peuvent venir. Celui qui étale sa richesse s’il en a ou se fait payer pour un service traditionnel ne peut pas être un Homi Grande important.

Jean-françois floch
Yak

Ma chère Yak, espiègle petit bout de femme qui s’est cachée à ma vue pendant 7 longues années… le temps de vérifier que j’étais bien initié et habilité à parler avec elle des choses secrètes de nos mondes traditionnels. Yak est aujourd’hui morte, elle s’est fait enrouler dans la couverture rouge que je lui avais offerte. Elle était heureuse de finir sa vie, elle avait fait tellement de cérémonies, géré tellement d’événements pour les siens qu’elle voulait arrêter là sa route. Elle le fit avec son incroyable sourire à la vie. Yak était le personnage la plus important de notre communauté traditionnelle. Yak, merci de tes sourires et espiègleries. Tu étais un sacré bout de femme. Je garde dans mon regard tes yeux malicieux et cette photo floue.

Jean-François Floch
Piscabolo

En 2006, 5 mois d’expédition dans l’archipel des Bijagos. Mon bateau construit sur mesure pour cette expédition sera très vite renommé Piscabalo (l’hippopotame), car il ne ressemblait à aucun autre et s’il passé quelque soit l’état de la mer. Chargé, insubmersible, il naviguait souvent entre deux eaux avec 5 à 10 cm d’eau sur le pont, d’ou son surnom !

Jean françois floch

 

Au bout de 5 mois de terrain et 10 kilos de perdu en chemin, l’Homi Grande, le Nègre blanc est fatigué… demain il va retourner en Occident. Il ne sait pas encore, que dans une poignée de jours, à la demande de sa scientifique de femme, il va se lancer dans une nouvelle aventure : créer une biotech et un laboratoire de pointe pour développer un médicament contre le cancer et le premier test de dépistage précoce du cancer. En 2017 le test entre sur le marché, il va révolutionner la perception que l’on a du cancer… C’est une Occidentale qui est à la base de cette découverte… et un Nègre qui a construit les outils pour que cela devienne réalité.