Ahmed, Akhmed, Mohammed et Jean-François – UN MONDE DE FEMME

Aux femmes qui m’ont appris à aimer les femmes.

 

Roman (1996/2006) extraits / tous droits réservés
Jean-François Floch

 

Sur une terre de partage

 

En ville, la journée achevée, je pénétrais un nouveau monde des mélanges, non plus celui des nombreuses ethnies de ma zone, mais celui des Arabes, des Européens et des Africains qui s’agglutinaient autour des cinémas et de ces boutiques aux éclairages crus, voire criards, où l’on pouvait acheter un Chawarma. Les Européens venaient le commander pour le consommer chez eux ou aller le manger sur la corniche. Les Libanais, en fait presque tous Syriens, le consommaient sur place. Pour eux, pour nous, le chawarma était un lieu. Les célibataires comme moi y prenaient leur repas sous forme de sandwichs variés et de mets libanais.
Je ne sais ni quand, ni comment nous sommes arrivés à nous reconnaître et à former cet assemblage disparate de cultures et de caractères qui devint « notre table ».
Ahmed, l’ingénieur Marocain, Akhmed, le chef de chantier Tunisien, Mohammed, le commerçant Syrien et moi, l’indéfinissable Français aux origines multiples, devenu Nègre.

 

…/…

Complexité, mobilité…

 

Il est plutôt bel homme, grande école de commerce, aristocratie de la classe dirigeante française, culture, certitude, humanisme… Et si peu complexe pour voyager dans notre monde.
– Monsieur le Conseillé Commercial de l’Ambassade de France m’a indiqué qu’une visite guidée de la ville en votre compagnie me serait fort instructive.

Quelques mois au paravent, j’avais fait la connaissance d’un haut fonctionnaire français un peu moins fermé à toute forme de réalité que ne le sont si souvent ces énarques. Ces braves gens se complaisent à confondre l’intelligence et cette forme de construction mentale stéréotypée qui confère, à leurs yeux, le droit absolu à diriger le monde. Je les avais côtoyés lors de mes quatre années d’escapade française. A cette époque, la fougue de la jeunesse m’avait fait croire que le pouvoir pouvait être une fin en soit. Ma vitesse et ma mobilité d’esprit avaient alors bousculé beaucoup de leurs certitudes. Au moment du choix, j’avais posé la cravate et les illusions de pouvoir avant de quitter leur monde. J’avais au fond du ventre une envie, un impérieux besoin de retourner sur ma terre des mélanges. J’avais la certitude que ma vie, ma destinée était de me construire sur un monde que je n’avais que caressé depuis le regard de l’enfance.
Cet énarque, donc, était conseillé commercial de l’ambassade de France. Il lisait les rapports de la Banque Mondiale, ceux du FMI, consultait les experts de la COFACE, ceux du Ministère des Affaires Etrangères et du Ministère des Finances, temple des énarques les plus bornés. Il rencontrait les Ministres, les hommes d’affaires, les conseillés commerciaux des autres Ambassades occidentales… Mais sa « liberté » mentale allait jusqu’à l’autoriser, de temps à autre, à lire un rapport alarmiste, car trop réaliste, d’une Organisation Non Gouvernementale.
Je lui avais proposé de lui ouvrir le regard. Lui montrer la ville, la vraie ville, celle des quartiers qui montent doucement à l’assaut de la citadelle « à l’occidentale ». Celle du commerce parallèle, le vrai, celui qui fait vivre 70% de la population. Celle des ethnies, des coutumes, des « obligations » qui, silencieusement, discrètement, continuent pourtant à diriger tous les actes de ces hommes politiques africains.
Il avait osé me suivre. Pas très rassuré, il avait marché dans mes pas, au milieu des détritus, des flaques d’eau stagnantes, des marchés de viande à ciel ouvert, là où les mouches font plus de bruit que les voitures. Il avait eu du mal à garder son sang-froid face à des bandes de jeunes noirs agressifs, attendant le moindre faut pas, la moindre occasion, pour prendre de la vie les miettes qu’elle leur laissait. Je lui avais expliqué les quartiers, les clans, les trafics, les modes de survie, les règles du jeu, les espoirs, les peurs, les envies, la vie de mon pays.
Nous avions mangé dans un « restaurant » de rue, cette gargote infâme, au milieu de la poussière et du sable, qui, depuis fort longtemps, avait recouvert ce qui restait de la rue. Il m’avait supplié du regard. Comment manger ça ? C’était aller au bout de ces forces. Ça ! C’était le luxe dans ce quartier, de la viande bouillie et grasse, nageant dans un liquide nauséabond accompagné de riz blanc. A la fin de la journée, il avait commencé à poser des questions. Il avait même engagé la conversation avec un commerçant Bambara. Son cerveau acceptait enfin de retrouver une forme d’ouverture, suffisamment en tout cas pour regarder enfin et ne plus se contenter de traverser ce monde si dérangeant pour lui.
Le soir, assis sur une natte, chez notre ami Bambara, j’avais commencé à lui expliquer ce qu’est la complexité mentale. Cette complexité, je l’avais moi-même ressentie avant de l’avoir comprise. L’occidental, dont la puissance économique et technologique lui permet de diriger le monde, a du mal à accepter cette réalité peu flatteuse pour lui.

– Pour accepter cette notion, replaces-toi dans ton enfance.
Tu es né dans un pays où l’on ne parle qu’une langue, au mieux deux. Les cultures qui t’entouraient étaient elles aussi au nombre de une ou deux tout au plus. L’écriture te permet de poser les idées, de construire des concepts, de figer la pensée. Ta société te donne le temps d’analyser afin de faire tes choix. Ta pensée est simple, ta notion de vérité en est la base. Cette vérité est un fait, une certitude d’éternité de la valeur du fait. Tu utilises des éléments que tu qualifies d’objectifs pour te construire une opinion sur tout. Ton niveau de complexité mentale est de 1… Celui d’un nord américain de 0,5 tout au plus.
Eux, ils sont nés au milieu de dix à douze langues différentes, autant de modes de penser, de cultures qui pour certaines sont aussi différentes que ta culture française et celle d’un Japonais. Ils doivent pouvoir, par un simple regard, savoir qui est l’autre, quel est son mode de penser, sa façon d’interpréter tes actes. Ils ont la notion de mobilité de la vérité, de la connaissance tout en étant terriblement statiques dans les fondements de leur culture. Ils te diront toujours, je ne peux pas le faire, le grand père de mon père ne le faisait pas. Et pourtant ils vont être capable de s’adapter à une situation nouvelle avant même que toi tu ne te sois aperçu qu’il y avait situation nouvelle. Leur histoire est orale, ils naviguent à vue,… Mais peuvent te citer le nom de tous leurs aïeux sur quelquefois dix générations. Ils adaptent leurs vérités aux circonstances du moment. Ce qui est pour toi une trahison est pour eux la simple capacité à trouver la nouvelle vérité en rapport avec son nouvel environnement. Ils doivent vivre dans un monde qui est dix à quinze fois plus complexe que le tien. Ils peuvent comprendre ce que tu attends d’eux alors qu’ils ne comprennent pas pourquoi tu l’attends. Ils peuvent analyser en temps réel, en quelques secondes, ton mode de penser, sans rien comprendre de ta culture. D’où des incompréhensions énormes et depuis longtemps.
Le niveau de complexité de ta culture est de 1, tu es aujourd’hui capable d’appréhender ce niveau de complexité, eux, ces Africains, sont à un niveau de 10. Les Arabes que tu considères plus « civilisés » parce qu’ils ont une écriture et une histoire que tu crois accessible pour toi sont eux aussi à un niveau de complexité de 10, mais d’autres complexités. Les femmes arabes qui doivent vivre une double vie, celle publique et celle du clan des femmes, elles sont à 12 sur notre échelle. Souviens-toi, tu es à 1… Moi, je dois en être à 3 ou 5. Je ressens 30 à 50% des événements qui m’entourent et comprends la moitié d’entre eux tout au plus.
Quand un arabe t’aborde brutalement par des questions qui te semblent bien prématurées pour le niveau de votre relation, ce n’est pas lui qui a été trop vite, c’est toi qui n’a pas la capacité à lire l’autre en temps réel. Lui sait par un simple regard, qui tu es, ce que tu fais là et comment il doit t’aborder pour obtenir ce qu’il veut. Pour lui tu es un livre ouvert.
Quand tu considères que ce marchand t’a « escroqué », tu te trompes juste de culture. Lui a fait sa part du marché, toi, par incapacité à analyser en temps réel et trouver la vérité du moment, à la rendre mobile, aussi mobile que son environnement, tu n’as pas fait ta part du chemin. Tu as perdu, t’en pis pour toi. Celui qui a su bouger dans sa tête est fort, l’autre n’a droit à rien, c’est un faible, un perdant.
L’Africain, comme tu le nommes et que tu crois unique dans sa culture, il a été fasciné par ta technologie et envoûté par la liberté que ta culture lui apportait. Cette culture qui lui libérait l’esprit des peurs ancestrales et permanentes qui écrasent sa vie. Cet Africain a pu te considérer comme supérieur… Mais c’est une erreur historique. Vous êtes seulement différents, très différents. Tu lui as apporté une forme de liberté, certaines technologies, mais ne te trompes pas, tu n’as pas sa complexité mentale, vous êtes différents, mais il est beaucoup plus fort que toi dans certains domaines. Tu verras, malgré tous ces dérèglements terribles qui vont bousculer et ensanglanter cette terre d’Afrique, ils sont prêts, eux, pour un avenir complexe, beaucoup plus complexe que ta culture. En tombant, votre mur de Berlin n’a pas ouvert la porte de l’Est, elle a ouvert la porte de la complexité… Et vous n’y êtes pas prêts.

 

– Vous êtes venu « faire des affaires » en Afrique ?
– Je cherche en effet à ouvrir de nouveaux marchés. La COFACE donne un avis très favorable…
– Laissez donc ces doux rêveurs de la COFACE noircir des tonnes de papier. Si vous voulez entrer en relation d’affaire avec des Africains, essayez-vous déjà avec les « banabanas ». Si vous êtes capable de ne pas vous faire rouler dans la farine, vous pourrez vous attaquer à l’échelon suivant.

Je l’avais conduit au beau milieu d’un quartier de commerçants. Je lui avais juste dit d’acheter n’importe quoi à n’importe qui, que je me contenterai d’observer et de lui faire mes commentaires par la suite.
Il s’était piqué au jeu et avait marchandé une heure durant. Le sourire aux lèvres, il me tendit la preuve de sa réussite.

– Vous êtes passé par les Hautes Etudes Commerciales n’est-ce pas ?
– Oui…
– Eux, ils ont fait l’école de l’Afrique. Vous avez le sentiment d’avoir bien négocié ?
– Plutôt ! Non ?
– Vous avez payé trois fois le prix réel de cet objet… après une heure de palabres. C’est beaucoup, même pour un Blanc de France !
– Vous croyez ? Vraiment ? J’ai payé trois fois !
– Oui ! Il a très vite compris votre mode de penser, il s’est calqué sur ce que vous attendiez, a construit son scénario sur vos certitudes et votre trop grande confiance en vous. Il vous a baladé dans votre propre système mental. Il est entré dans votre pensée alors que vous aviez mobilisé votre esprit dans une seule direction : ne pas se faire avoir. Il vous a contourné. Je suis prêt à parier que vous pensiez même l’avoir eu, vous aviez même assez pitié pour avoir envie de lui rajouter un petit peu d’argent. C’est ma présence qui vous a retenue, n’est-ce pas ?

Je lui avais alors, à lui aussi, une fois de plus, expliqué ce qu’est la complexité mentale. Il avait eu la politesse de m’écouter, la prudence de se retirer.

 

…/…

Lucidité

 

Je suis au rendez-vous. Le petit bar-restaurant n’est fréquenté que par les habitués d’un autre quartier que le nôtre, il n’y a pas de vitrine donnant sur la rue et à cette heure il est toujours vide.
Le temps passe, l’heure du rendez-vous aussi,… La situation a quelque chose de comique, j’en ris intérieurement. Je vais me lever tout à l’heure et rejoindre mon quartier,
son chawarma et mes copains comme si de rien n’était.
Mon mirage s’est évanoui dans les bruines d’une culture aussi tourmentée que ce pays; mosaïque de peuples.
La belle Dour quitte mon esprit, il retourne vagabonder, lui qui ne supporte pas d’être attaché à un être comme à un lieu. Il reprend sa place, gambade de-ci de-là, traverse les pensées, revient en arrière, s’amuse de la vie,… elle s’amuse bien de nous !

Je cours déjà à cent lieux, peut-être même à mille. Je me lève enfin, la vie est pleine, mon sourire aussi. Je ris de moi !

La rue s’ouvre, me caresse les narines, me couvre les yeux de mouvements et de bruits. L’avenue commence à bouillonner. Les touristes se répandent, traînant derrière eux une ribambelle de gamins espiègles, charmeurs et voleurs. Mon fief brûle de ses lumières crues, les copains sont là. Akhmed, son éternel sourire et sa calvitie précoce, Ahmed, portant la noblesse de sa race du haut de sa petite taille, le regard toujours vif et dur, Mohammed
n’est déjà plus là, ce n’est plus son heure, maintenant qu’il consacre ses soirées à sa femme. Mais son siège est resté en place, encore un peu de sa présence. Kamal, égal à lui-même, fonceur et aveugle, ne voit toujours rien, il bouge trop pour voir les autres bouger.

– Bonsoir mes amis !
– Bonsoir le dragueur, l’écumeur, l’envoûteur…
– Bonsoir François !
– Grand !

Les étrangers se sentent encore plus étrangers ; les habitués saluent de la tête. Ici, nous ne sommes plus des clients, nous sommes un moment, un instant quotidien. Et ce moment est le nôtre. Les autres, tous les autres en sont exclus, c’est notre droit, nous sommes « La table » !

– D’où viens-tu ? Tu es en retard !
– Il vient d’un rendez-vous avec lui-même !
– Notre ami Ahmed sait-là des choses que j’ignore moi-même. A l’avenir, demandes lui directement toutes informations sur mes allers et venues.

Ce regard ne trompe pas, Ahmed sait quelque chose sur ce rendez-vous manqué. Est-il un vrai copain, va-t-il jouer le jeu, est-il jaloux ou simplement ennuyé que je pénètre son monde, sa culture et sa race ?
Il est le plus intelligent, le plus calculateur aussi de mes amis. Le moins prêt à partager sa vie et sa culture.

– J’ai un message pour toi !
– Et ce message nécessite un public ?
– L’image que tu attendais a une ombre. Si tu veux 1’image, il te faut passer par l’ombre… Si tu veux, je t’aiderai à effacer l’ombre,… Si tu le veux seulement.
– Les images ont-elles toutes des ombres ?
– Oui !
– Là, mes amis vous trahissez notre amitié, je vous dis tout de mes problèmes et de mes joies et voilà que vous m’écartez de votre jeu. Qui est cette image ?
– Une image qui fait vibrer bien des coeurs et encore plus de bas ventres, mon frère. Mais notre ami en connaît le langage, moi pas !
– Tu la veux ? Elle t’attend !
– Oui, mais avec son ombre !
– Tu commences à goûter aux femmes Arabes, toi ?
– Mon ami, mon frère, tu sais que j’aime toutes les Femmes, tu ne peux penser que j’ignore les vôtres,… Je te rappelle que la moitié de mon sang est le vôtre, même si ma culture
m’en a fait oublier le langage…
– Ahmed, je ne suis pas sûr de vouloir jouer avec les ombres.
– Tu y joues pourtant, je le sais, tu n’as pas appris le regard dans les yeux des Occidentales.
– C’est peut-être vrai, mais seul dans le monde des Femmes, sans complice, sans autres regards.
– Comme tu voudras.
– Je la connais ?
– François a eu sa chance, il ne la veut pas parce qu’il croit pouvoir contourner les ombres.
– Tu es le plus rusé d’entre nous et les femmes le trouvent beau, mais personne ne peut entrer dans le monde des femmes sans être accompagné.
– Personne, sauf lui !

Son regard est devenu dur, il veut la cousine et me donne Dour. La fera-t-il chanter par la suite pour en obtenir les faveurs ? Je l’en crois capable. Adieu belle Dour, nos chemins se séparent-là.

– Bon ! Vous allez me dire …
– Akhmed, mon frère, m’as-tu entendu une seule fois trahir la confiance d’une Femme ? De plus, il ne s’est rien passé, je ne lui ai même pas parlé. Or tu sais que j’aime parler !
– Et à toi, elle a parlé ?
– C’est une compatriote !
– Ce ne serait pas la belle Dour ? Tous les hommes en rêvent.
– Sauf celui qui a eu sa chance !
– C’est bien elle alors ! Tu as eu un rendez-vous ?
– Mon frère ennemi vient de te dire que c’est avec moi-même que j’ai eu ce rendez-vous.
– Ah, je comprends tout, tu ne veux pas passer par la cousine. Tu sais qu’elle vit chez sa tante, tu ne pourras pas effacer la cousine.
– C’est pas ça qu’il refuse, Il veut être le seul homme dans l’affaire.
– Tu as déjà réussi sans passer…
– Arrêtez ! Je vis ici depuis ma naissance. Ne me faites pas le coup du Français de France ou celui du « Monde Arabe » inaccessible à l’infidèle et au mécréant non Arabe.
Toi-même, l’idéaliste, tu n’as pas goûté une fois ou deux à cette gamine de 15 ans qui offre sa bouche et son cul à qui le lui demande ?
– Non, je…
– Alors à une autre il y a quelques années, avant que les Femmes ne commencent à te faire si peur ?
– Tu ne dois pas parler de ces choses-là…
– Arrête Ahmed ! C’est un jeu de dupes. Tout le monde le sait, même sa famille. Je me demande même pourquoi elle refuse toujours son sexe et pour ne parler que d’elle.
– C’est comme ça, mon frère et tu le sais. Tu es trop direct, trop sûr de toi Jean-François. Nos femmes veulent garder ces…
– Non, elles ne veulent rien ! C’est vous qui voulez, pas elles !
– François, tu ne peux pas parler comme ça !
– Pourquoi ? et devant qui ? Tu veux me faire la morale ? Tu oublies que moi je les aime. Tu oublies que si toi et moi avons autant d’aventures, si toi et moi savons garder tous les secrets, moi je les aime, toi tu leur voles un peu de plaisir à bon compte…
– Mais non, restes !
Tu vois comme tu es, il part maintenant.
– T’affoles donc pas, notre ami Ahmed va juste se consoler entre les cuisses d’une gamine à qui il n’offrira qu’un peu de discrétion.
– Tu es trop dur Jean-François !
– Ou trop réaliste sur nos cultures chancelantes.
– Tu l’as vexé avec ton refus.
– Je sais. Il voulait bien m’aider à condition de prélever sa dîme. Mais si Ahmed est un ami, je ne lui fais pas confiance quand il s’agit des Femmes. Lui les consomme, il ne donne rien. Il n’aime que lui-même et la supériorité que lui confère son statut de mâle. Je n’aime pas cette arrogance envers les Femmes…
Il passe un temps fou à manigancer pour avoir les faveurs de l’une ou de l’autre. Je sais qu’il n’hésite pas à faire comprendre qu’il pourrait faire savoir. C’est sa culture qui l’autorise à n’être qu’un prédateur.
– Et toi ? Tu es le plus dangereux des hommes que je connaisse. Je sais que les femmes te suivent… mais qu’en fais-tu ?
– Bonne question !
Je crois que je cultive une forme d’égoïsme qui exclue le mépris de la Femme, une sorte de machisme très attirant au début. Les Femmes aiment les Hommes aimants et tendres dans la vie, et machos sous les draps ! … Je prends et je donne sans compter… Je donne tout, prends tout, sauf la liberté. Je ne possède et ne donne qu’au présent. Je crois même avoir oublié le temps futur !
Toi tu refuses le présent pour un futur calqué sur un passe imaginaire. Moi, je ne vis plus que le présent.
– Et après ?
– Et aujourd’hui, Ahmed ! Et aujourd’hui ?

 

Brutalité du réel

 

– T’en fais une tête ! On t’a annoncé la fin du monde ?
– Ne ris pas,… Hier,… Je suis fiancé !
– C’est un gag ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu ne m’as jamais parlé de fiançailles !
– Je ne savais pas…
– Tu ne savais pas quoi ? Que tu étais fiancé ? Qu’est-ce qui se passe dans ta tête mon ami ? Akhmed, tu ne m’avais pas dit l’autre jour que tu voulais d’abord revoir ta mère…
– Si, je voulais,… Il le faut… Ils m’ont fiancé, j’ai rien pu faire.
– T’as quel âge Akhmed ? 30 ans, non ? Tu n’as besoin de personne pour…
– Non, c’est pas comme tu le crois, on est Arabe.
– Et alors ?
– Viens. Ici je ne peux pas te parler.
– Ils le savent ?
– Qui ça ?
– Ahmed, Kamal, Mohammed,…
– Oui, sauf Ahmed, c’est le père de Kamal qui m’a fiancé.
– He ! Ahkmed, t’as trente ans ! Tu vis seul depuis au moins dix ans, tu ne vas pas le laisser dicter…
– C’est pas comme ça Jean-François ! C’est pas si simple !
Allez, viens, j’ai besoin de toi… Je connais un petit restaurant où nous serons seuls.
– On attend pas Ahmed ?… il connaît mieux que moi vos traditions…
– Non. J’ai besoin de ton avis d’abord. Allons-y !

Chemin faisant, Akhmed, mon ami des soirs de solitude, tenta avec beaucoup de maladresse de m’expliquer le mariage dans le monde arabe… Les mariages devrais-je dire, tant il semblait exister de variations autour de l’axe central. Lui était d’origine sunnite, le monde de « sa fiancée » était chiite. A ce jour, lui n’était plus ni sunnite, ni vraiment musulman mais se référait tout de même à une certaine tradition islamique.

– Ici, personne ne nous connaît, c’est un ami de la fac qui m’a fait connaître ce coin, c’est pour les rendez-vous discrets, il n’y a pas de vitres qui donnent sur la rue.
– C’est sinistre !
– C’est discret !
– Bon, si je comprends bien, c’est le père de Kamal qui t’a invité pour rencontrer « une fille à marier » ?
– Oui, c’est une de ses nièces. Elle vit chez une autre tante avec ses deux cousines.
– Bon et bien, il te l’a présenté, c’est tout !
– Non, on est fiancé !… Et je ne sais même pas laquelle c’est !
– Là, tu te moques de moi ?
– Non, Jean-François ! Je te jure, je ne sais pas laquelle des deux aînées est ma fiancée.
– Vous êtes complètement tarés !
– Mais non, c’est… Ca c’est passé si vite, je n’ai pas osé poser la question,… J’étais troublé, dépassé, j’ai retouché terre seulement à la maison…
– Vous êtes encore au moyen âge…
– Non, c’est notre culture,… mais moi je ne suis plus complètement dedans, alors,…
– Alors tu t’es fait balader comme un gamin !
Racontes-moi l’histoire du début, si tu veux que je comprenne quelque chose et que je te donne mon avis.

Akhmed raconta en effet ce qui à mes yeux était une histoire de fou,… à mes yeux et à cette époque, en ce temps où je ne savais pas grand chose du monde arabe, de ses cultures, ses histoires…

Le père de Kamal avait tout arrangé depuis un certain temps.
Il y avait beaucoup trop de filles pour le nombre d’hommes dans cette communauté Arabe, prise au sens large. Il n’était donc plus question d’être trop « racistes » ou de regarder de trop près la ferveur religieuse du prétendant, ou encore sa fortune,… De plus, le mélange des populations avait ouvert les esprits. Pour certains, il était même envisageable de marier sa fille à un chrétien, Arabe ou Occidental.
Donc, le père de Kamal, en chef de famille qu’il était, lui le fils aîné de son père, avait la charge de trouver des époux pour ses filles et ses nièces. Deux d’entre elles avaient déjà été « fiancées », puis rapidement « divorcées », une de ses nièces était devenue l’unique femme de Mohammed, les plus âgées étaient mariées et la dernière en âge de trouver un mari était très belle et très convoité par les fils de famille. C’était pour les filles de plus de vingt ans qu’il y avait un problème. Il lui fallait surtout un époux pour sa nièce de 26 ans, celle qui n’avait jamais été fiancée. Il fallait la « caser » avant de donner un mari à ses cousines âgées de 24 et 17 ans, la première ayant déjà été fiancée et la dernière n’ayant que le choix des prétendants.
Akhmed était tunisien, il avait fait des études, était très calme et bien éduqué. De plus, c’était un garçon sans histoire, travailleur, contremaître dans une grosse entreprise. Son salaire ne devait pas aller chercher bien loin, mais le « clan » trouverait bien de quoi lui permettre d’arrondir ses fins de mois pour assurer son ménage.
On ne lui connaissait pas de pratiques religieuses, mais peu importait, il était musulman, puisqu’il portait le nom du Prophète. De toute façon, un des fils du père de Kamal, Youssef, représentait dignement la famille. Il était un membre actif du renouveau religieux chiite. Il portait la barbe, avait quitté ses habiles européens et suivait assidûment les enseignements du nouveau Cheikh, celui dont toutes les femmes étaient amoureuses, celui qui leur donnait le courage de sortir de leurs boutiques pour revendiquer une place dans la société et à la face du monde occidental.
Le père de Kamal informa donc sa nièce qu’il avait trouvé un mari acceptable, un homme courageux et digne de confiance. Il allait le faire venir un de ces soirs.
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris qu’il attendait que Akhmed soit hors de ma présence. J’étais 1e perturbateur, celui qui blasphème, celui qui ose affronter Dieu, celui qui se moque publiquement de son fils le « grand croyant ». Celui surtout qui osait dire ce qu’il pense aux jeunes, nés ici, et qui vont rejoindre les combattants dans cette guerre civile qui se déroule au Liban. Cette guerre imbécile organisée par des puissances étrangères, mouvement palestinien en tête. Celui enfin qui ne se laissait pas impressionné par les multiples tentatives d’intimidation qui étaient nées de ce grand changement de visage de cette communauté, unie pour l’étranger, disparate pour l’initié.

Il annonça donc à Akhmed qu’il voulait lui présenter une de ses nièces, une fille très bien qui travaille à l’extérieur, une fille soumise mais moderne, comme est sensé les aimer les hommes de sa génération. Ceux qui ont fait des études, qui ont côtoyés les occidentaux. Il l’a lui présenterait et s’il la voulait, il ferait ce qu’il faut pour que le père consente au mariage.

Akhmed avait suivi par politesse, un peu troublé, mais rien ne lui semblait être engagé. Arrivé sur place, il se retrouva au milieu du clan avec Youssef, le frère de Kamal, l’oncle et la tante et trois filles. La plus jeune ne pouvait pas avoir 26 ans, mais les deux autres ? Dans la foulée des présentations, Kamal arriva avec Mohammed et sa femme. Akhmed ne comprit pas qui était la nièce à fiancer. Tout le monde se mit à parler du future mariage sans laisser à Akhmed le temps de comprendre et de s’exprimer. Mohammed et sa femme, comprenant que les choses allaient trop vite, voulurent lui donner la parole, mais le chef de famille veillait. Il annonça une date pour les fiançailles.
Akhmed puisa au fond du néant qui l’envahissait pour trouver le courage de dire ne pas pouvoir se marier sans l’accord de ma mère…

Le père de Kamal répondit qu’il ne s’agissait pas pour l’instant d’un mariage, mais seulement des fiançailles… Il aurait tout le temps d’aller voir sa mère en Tunisie pour lui demander son accord. La date fut confirmée, tout le monde se sépara et Akhmed se retrouve dans la rue… il s’était passé moins de vingt minutes… Il ne comprenait pas ce qui venait de lui arriver.

– Bon, et bien, tu voulais une femme, te voila fourni !
– Ne sois pas méchant.
– OK ! tu devrais commencer par te poser quelques questions simples. Par exemple, n’as tu pas, en fait, envie de créer ce ménage et si oui, envisages-tu de tenter le coup avec…
– Mais je ne sais même pas laquelle c’est !
– Effectivement… Alors commences par le début. Vas voir Kamal. Non, plutôt Mohammed. Demandes lui qui est « ta fiancée ». Ensuite, vas la voir seul et parles avec elle, si vous faites connaissance et que vous désirez faire un bout de route ensemble, va en Tunisie, rencontres ta mère, recolles les morceaux qui entravent ton chemin et reviens épouser ta fiancée. Si vous n’envisagez pas de vivre ensemble, arrêtez-là la plaisanterie et repartez chacun de votre côté.
– Tu as raison, je vais aller voir Mohammed, il me comprendra, il a bien vu que j’étais bousculé par tout le monde.

 

…/…

Aïcha

La rue grouillait d’une nuée de badauds qui jouaient aux clients face à une kyrielle de commerçants affairés qui exposaient de quoi envoûter ces peuples tombés dans l’oubli des dieux.
Je connaissais cette rue, comme toutes les rues de cette ville, elle avait dégueulé sur les dunes de sables de mon enfance, avait recouvert les marais, comblé les étendues entre les anciens villages qui bordaient l’océan et courrait maintenant vers les derniers espaces libres.
Je connais bien cette ville, ma ville… Mais j’étais « Blanc » et « Français ». Certains lieux m’étaient encore cachés. Les cours de ces immeubles sans âme en faisaient partie.
Akhmed m’entraîna entre deux boutiques. Un vague passage pour camions se frayait un chemin entre les murs de ciment nu et les palissades montées de bric et de broc. Au bout de trente mètres, nous étions face à une grosse grille de fer rouillée surmontée des éternelles pointes en fer à béton et de fils de fer barbelés. Je n’avais pas remarqué ce petit sentier sur la gauche, juste sous le feuillage touffu d’un grenadier. Akhmed s’y engagea.

Ma première surprise fut le silence. Juste derrière le feuillage, plus de rue, ni de ville, ni de voitures, ni de badauds,… Le sol de ciment et d’asphalte creusé de nids de poules avait laissé la place à un peu de terre sale et humide. Une petite palissade enfouie dans une végétation libre et envahissante était coupée par une sorte de portail bas en fer tordu plus que forgé assez typique de l’artisanat local.
Akhmed le poussa le long du sillon creusé au sol par des années de manipulation sans charnières. Le petit jardin était si frais que j’en oubliais être en centre ville. Pas un seul regard ne pouvait plonger dans cette cours intime entouré de toutes parts de murs nus et poussiéreux. Les arbres fruitiers formaient ciel, les vignes couraient sur la pergola branlante, une herbe sauvage couvrait le sol plus ou moins recouvert de grandes pierres plates.
La maisonnette n’avait pas de limites vraiment définies entre intérieur et extérieur.

– Bonsoir, je vous présente…
– Tu es venu !
– Comme tu le vois. Mon frère veut me caser.
– Ne commence pas. Je te fais entrer dans une famille respectable…
– Et que crois-tu qu’ils attendent de moi, si ce n’est être au moins à la hauteur de ma désastreuse réputation d’infidèle.
– Viens. Je te présente ma tante,… mon oncle, il a la double nationalité, il s’est battu pour la France.
– Pour ces Français que je ne connais pas, je vous remercie…
– La France nous trahit ! Ils nous ont volé le Liban !
– Laisses ! Jean-François n’est pas venu pour…
– Les Français sont des traîtres !
– Respecte nos invités !
Tu as raison, retourne devant la télévision.
– Excuses-le,…
– Je suis désolée…
– Il n’y a pas de mal, et quand nous nous connaîtrons mieux, c’est avec plaisir que j’engagerai le duel.
– Ne parlons plus de ça. Nous, nous sommes heureuses de ta présence ici.
– Moi, je suis Aïcha et voici Leïla, ma soeur.
– Tu fais le baisemain ?
– Je ne suis pas qu’un goujat de Français.
– Assieds-toi mon ami.
– Il ne se passe pas une journée que l’on nous parle de toi.
– Qui ça ?
– Akhmed, Kamal, Mohammed, Youssef ou notre oncle… mais aussi…
– Mais aussi ?
– Comme ça, tu n’es même pas chrétien ?
– Même pas !… Je suis désolé, je ne comprends pas l’arabe.
– Maman te disait que ta force ne serait pas toujours 1à.
– Et quand on est faible, il faut une religion ?
– Ne commencez pas à aborder ce sujet avec lui, il est capable de vous brouiller la tête. Même le Cheikh, je ne suis pas sûr…
– Tu ne le connais pas, il est bien aussi fort que Jean-François !
– Je le crois, il faudra bien qu’on se rencontre un jour.
– Tu n’as pas de femme ?
– Précises ta question. Si tu veux partager quelques instants avec moi, c’est avec
plaisir.
– Tu n’as pas besoin de provoquer tout le temps. Ma soeur a les hommes les plus beaux et les plus riches à ses pieds, elle n’a pas besoin de toi.
– Alors laisses-la répondre.
– Attention, ce type-là est un dragueur.
– Un séducteur, je préfère…
Vous ne parlez pas français ?
– Si, mais ce qu’elle te dit… disons qu’elle préfère le dire en arabe.
– Elle trouve que tu es insolent,… mais elle a rajouté…
– Là, pas besoin de traduction, elle te dit de te taire.
– Maman, reste !
Elle ne veut pas rester avec nous, elle dit qu’on est pas du même âge…
– Tu n’as pas fini ta traduction.
– Elle disait qu’il ne fallait pas te laisser repartir.
– Je le prends comme un compliment. Tu la remercieras.

La conversation continua sous cette apparente banalité alors qu’un intense échange de regards arrachait des réponses sourdes à des questions non posées.
Aïcha avait dès le début, pris la direction de cette rencontre. Akhmed, à demi rassuré par les provocations dont j’étais coutumier, se contentait d’éviter les débats d’idées. Sa fiancée, ne semblait pas les craindre et Aïcha se plaisait à me provoquer. Leïla, du haut de la
confiance que lui donnaient ses 17 ans et sa beauté reconnue de tous et d’elle-même, recherchait sans détour à accaparer mes regards. Elle annonça tout aussi simplement qu’elle n’épouserait qu’un Français, même si son père le lui interdisait. Elle alla même jusqu’à me
demander si j’accepterai d’épouser une Syrienne.
Je découvrais que ces cours discrètes pouvaient cacher des conversations simples et directes, « entre jeunes ». Très loin de l’image que je m’en étais faite jusqu’ici.
A plusieurs reprises, notre groupe se recomposa autour d’un nouvel arrivant, homme ou femme. Les plus âgés se contentaient de traverser le petit jardin et la véranda en nous saluant de la voix sans même s’arrêter. Ils allaient rejoindre les parents au salon entre la télé et la radio toutes deux allumées. Les plus jeunes restaient un instant avant de repartir vaquer à leurs occupations. A chaque arrivée et à chaque départ, l’atmosphère et les sujets de conversation semblaient s’adapter, se mouler au nouvel auditoire. A plusieurs reprises, je découvrais qu’une connaissance d’enfance ou au contraire de rencontre récente était un ou une habituée des lieux, voire un parent du clan.
Je compris rapidement comment « la famille », comme nous l’appellerions rapidement entre nous, les célibataires du Chawarma, en savait autant sur moi. Je connaissais depuis l’école une partie des frères et des cousins qui avaient aujourd’hui entre vingt et trente ans…
Nous avions grandi ensemble, avions croisés le fer lors de parties de pêche ou de chasse, nous nous retrouvions aussi dans les boîtes de nuit à la mode. Sans le savoir, depuis ma plus tendre enfance, je les côtoyais… sans rien savoir de leur filiation ; base de leur culture, fondement de leur société. Certains d’entre eux pouvaient même me donner le nom de mes « parents » dont j’ignorais jusqu’à l’existence. N’est-on pas qu’un élément d’une famille, d’un clan ?
Elevé en Occidental, je n’avais reçu ni l’éducation ni la connaissance de ces clans, pas même des miens. Les communautés de notre monde se connaissaient bien en un sens, mais ignoraient aussi des pans entiers de la vie des autres. Nous partagions un « no man land culturel » qui nous laissait croire que nous savions qui était l’autre. Par l’immensité de mes lacunes sur leur culture et par les questions qu’ils me posaient sur la mienne, je mesurais l’étendu de nos différences cachées.
Plus tard, je compris aussi comment l’information circulait dans le monde des Femmes
Arabes, au sein des clans de Femmes. Des clans construits autour des familles, des quartiers, des villages d’origines, de l’âge, des religions et oui, il y avait plus de contacts entre Arabes chrétiens et musulmans qu’entre Arabes chrétiens et occidentaux de même religion. La différence était d’abord culturel, même si les Arabes chrétiens et musulmans se haïssaient cordialement, ils faisaient partie d’un même monde, d’une même culture au sens élargi. Ils étaient l’Orient, nous étions l’Occident !

Youssef, averti de ma présence au plus profond de son fief, vint tenter sa chance. Arrogant comme jamais, il tenta de m’aborder, comme je le faisais à son encontre. A peine avait-il prononcé une première invective que, faisant fi du regard désespéré d’Akhmed, je me levais brutalement pour aller lui coller une gifle, voire plus si affinité. Youssef, surpris par ma réaction, fit volte face pour repasser le portail au plus vite. Il s’éloigna en hurlant en arabe des termes qui devaient se rapprocher des pires insultes qu’il lui était possible de prononcer en un temps si court.
A mon grand étonnement, les filles les lui rendirent sans délai. Elles semblaient avoir le courage que leurs hommes avaient perdu dans l’exercice du commerce.

– Tu l’aurais frappé ?
– Giflé tout au plus, il ne mérite pas plus.
– Et s’il avait été plus fort que toi ?
– Nous aurions pris des coups tous les deux.
– Tu devrais rencontrer notre Cheikh, il ne ressemble en rien à Youssef et aux « barbus ».
– Pourtant c’est leur chef, il les « éduque », les encadre et c’est lui qui est à l’origine des « barbes » et des voiles ici. Avant, il n’y en avait pas. Je connais beaucoup de jeunes Syriennes qui vivaient à l’européenne et qui aujourd’hui portent le voile ! Il n’est pas tombé du ciel !
– Beaucoup en ont fait le choix,… moi, je ne le porterai pas, mais j’ai des amies qui se baignaient les seins nues et qui maintenant porte le voile et personne ne le leur a imposé.
– Toi, si Akhmed te demandait de porter le voile, tu …
– Je le ferai sans me sentir arriérée. C’est pas le voile qui fait la liberté.
– Et toi Leïla ?
– Jamais, s’ils ne veulent pas me voir, ils n’ont qu’à se crever les yeux !
– Et toi Aïcha, si,… si c’était moi qui te demandais de te voiler ?
– Tu aimes trop les Femmes et tu es trop sûr de toi pour les cacher aux regards des autres.
– Tu n’as pas répondu à ma question.
– Je le porterai… avec une robe transparente et j’irai en ville comme ça.
– Eh là ! Les amis, ne continuez pas, il va nous amener à dire…
– Ceux que nous disons en silence depuis deux heures, rien de plus !

A l’heure où l’humidité commence à tomber, nous nous sommes quittés. Le petit
jardin se faisait mystérieux. La rue s’était calmée et les yeux rougis de soleil et de poussière aspiraient au repos.

– Maintenant que tu connais la maison, tu n’auras plus besoin de ton ange gardien pour venir nous voir.

 

…/…

 

L’heure du choix…

 

– Qu’est ce que tu veux ? Tu cherches une femme ?
– Non, la mère, j’aime les Femmes, mais je ne cherche pas de Femme.
– Tu viens ici, laquelle tu veux ?
– C’est là une question qui n’attend pas de réponse.
– Tu es un homme, tu veux coucher avec Aïcha, mais tu veux épouser Leïla parce qu’elle est jeune, vierge et belle.
– Je ne suis pas Arabe mère. J’ai ma vie et mes idées… Je n’ai que faire de la virginité de ta fille. Leïla est une jeune fille très belle, très désirable, mais son atout, c’est sa force de caractère, son intelligence, sa force d’existence… et sur ces points Aïcha n’a pas sa pareille. Elle n’a pas la beauté physique de sa soeur, elle a connu l’homme, mais de toutes les Femmes de votre monde, elle est la seule qui puisse me donner envie de réfléchir au mariage.
– Tu les veux toutes les deux, prends-les !
– Si je devais concevoir un jour d’épouser Aïcha, j’épouserai aussi sa soeur…
– Epouses-les au lieu de tourner autour. Tout le monde sait que tu couches avec toutes 1es Femmes.
– Faux, la mère. Les mères, les filles, les cousines savent que j’aime les Femmes de votre monde. Elles se donnent à moi pour avoir de l’amour, mais y a-t-il un père, un frère ou un fils qui pense que je donne du plaisir à leurs femmes, leurs soeurs ou leurs cousines ? Y a-t-il un de vos hommes qui doute ? En cela, je respecte autant votre culture que mes idées.
– Aïcha ne veut pas coucher avec toi sans passer devant le Cheikh.
– Et moi je ne veux pas parler de mariage sans avoir vécu avec elle suffisamment
longtemps pour savoir où nous allons. Le monde a évolué et ta fille le sait.
– Ne la déshonores pas, épouses-la. Si elle ne te plaît pas, tu la répudies.
– Ce serait justement là lui faire offense. Je sais que le mariage « à l’essai » existe pour vous, il représente même un peu ma vision des choses, mais il y a deux choses qui me gênent dans votre culture. La Femme prise « à l’essai » est dédommagée financièrement de sa « prestation » si elle n’est pas gardée. Ce n’est rien d’autre, pour moi, qu’une forme d’amour commercial. Or, je ne paye pas pour faire l’amour. J’aime trop les Femmes pour les payer. Ensuite, si Aïcha veut passer par là sans compensation financière, elle se dévalorise grandement devant votre communauté. Je ne veux pas passer par ce type de marchandage. Si je désire en passer par une forme ou une autre de mariage, je prendrai Aïcha définitivement et prendrai d’autres Femmes comme épouses et concubines.
– Tu dis que tu n’es pas musulman et tu veux plusieurs femmes !
– Je suis un homme de cultures multiples qui se forge son propre mode de vie et de penser.
– Qu’Allah te pardonne, mon fils ! Il n’y a plus de religion. Tu n’es même pas chrétien ?
– Non ! Même pas !
– Alors dépêches-toi de choisir, prends en une ou les deux, mais ne tournes pas autour, les autres hommes n’osent plus approcher. Si tu veux mes filles, maries-les. Si tu n’en veux plus divorces-les, mais respectes-les. Respectes la tradition. Tu ne veux pas payer pour dépuceler Leïla et tu dis que tu respectes les femmes ! Mes filles ne sont pas des putains, elles ne se laisseront pas baiser comme des Françaises. Si tu les veux, payes. Elles seront à toi. Leïla, j’ai des propositions de plusieurs millions pour elle. Elle attend que tu choisisses. Je ne veux pas que tu déshonores mes filles. Paye et prends les. Elles sont comme tu les aimes. Si tu veux, elles seront tes esclaves. Prends-les !

…/…

 

Nous aussi nous avons éclatés !

 

Les mois s’étaient écoulés les uns derrière les autres, la situation économique avait empiré, la tension figeait des visages que j’avais connus souriants. Ahmed devait retourner au Maroc dans le mois et mon ami Akhmed se débattait à nouveau avec lui-même. Son patron, voulant le garder à tout prix, lui faisait un chantage permanent aux sentiments,… et à l’argent. Il ne pouvait pas lui payer tous ses arriérés de salaire d’un coup et proposait de lui verser un tiers pour le voyage et le reste au retour… pour être sûr qu’il revienne bien.
Cela faisait cinq mois qu’Akhmed nous annonçait son départ imminent… cinq mois de doutes et d’angoisses pour notre ami.

– Mes amis, je suis heureux de vous trouver ici.
– Tu n’as pas eu de mal, nous y sommes tous les soirs depuis cinq ans !
– Plus pour longtemps, je pars dès qu’il me verse mes arriérés.
– Ce soir, c’est moi qui vais vous annoncer quelque chose.
– Tu te maries enfin ? Kamal, écoutes ! Jean-François…
– Pas vraiment, mais ça se rapproche de ça.
– Si on m’avait dit que je te verrai entrer dans le rang, j’aurai parié tout l’argent qu’on me doit,… et j’aurai tout perdu !
– Je prends l’avion demain soir. Je pars définitivement !… Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous…
– Tu pars ? Toi ! Tu pars ?
– Oui Akhmed, j’ai usé mes envies, j’avais juré à Assane que si un jour je venais à haïr mon pays, je partirai… Je ne le hais pas encore, mais j’ai usé mes envies. Je ne veux pas haïr ceux que j’ai aimés, ni ce pays qui reste le mien,… à mes yeux.
– Tu m’abandonnes ?
– Prends l’avion pour la Tunisie, fais comme moi, fonce !
– J’ai pas d’argent !
– Moi non plus, j’ai donné ce qui restait à mes gars, je pars avec deux cents francs français en poche.
– Je ne croyais pas que tu partirais en France, je savais que tu avais changé tes relations avec les femmes, j’avais cru que tu allais en prendre une.
– Je pars rejoindre une Femme.
– En France ?
– Une Française ?
– Une Française, en France !
– Tu pourras…
– Je ne sais pas, j’y vais sans a priori. Ma tête s’est vidée de son Afrique, je ne sais pas s’il y a de la place pour construire autre chose, mais je verrai bien.
– Tu ne pourras pas vivre avec une Française et puis en France, pas toi !
– Je la connais depuis deux ans, elle est venue ici, je suis allé deux fois la voir là-bas, nous sommes assez grands l’un et l’autre pour essayer sans tricher.
– Tu n’as pas voulu d’une Femme Arabe ?
– Je ne voulais pas d’une vie de déracinés à deux. Je ne crois pas que deux déracinés se
ressemblent. Je crois qu’ils ne font que cumuler leur déracinement. Tu ne crois pas Ahmed ?
– Si. Mais crois-tu toi qu’il soit possible à un déraciné de trouver sa place chez les,… les,… enfin, ceux qui ont des racines ?
– Je ne sais pas encore, mais bientôt, tu seras toi aussi confronté à ce problème.
– Vous m’abandonnez tous les deux !
– Non, c’est toi qui dois partir. Akhmed, mon frère, il est temps que tu fasses ton chemin inverse.
– Elle t’attend ?
– Oui et non, elle sait que je viendrai. Mais elle ne sait pas que j’arrive demain.
– Tu auras des enfants ?
– J’en ai déjà deux,… enfin, ils sont trois à savoir que j’arrive.
– Ils sont grands ?
– 13 et 7 ans.

Un tout petit silence se posa sur nos regards…

– On se fait une bouffe pour notre dernière soirée ?
– Non, ce soir je dois dire adieu à mes envies,… de toute façon, j’ai horreur des dîners d’adieu.
– C’est vrai, tu as toujours foncé !
– Tu nous donnes ton adresse…
– Non, dans cette vie là, il n’y aura pas de place pour notre monde déstructuré. Pas dans les premières années en tout cas, je serai trop incertain,… la vie a su nous réunir pendant tout ce temps, elle saura nous réunir à nouveau.
– Si Dieu le veut, mon frère.
– Si Dieu le veut, Jean-François… Si Dieu le veut, on se reverra… au Canada !

 

…/…

 

Il était huit heures du matin, c’était en Juin. Paris refusait de se réveiller. J’ai sonné à la porte, j’avais une toute petite valise à la main. Elle a ouvert, elle a compris.
Cela fait trente ans, nos trois enfants ne connaissent de l’Afrique que mes contes et mes romans…

Rien ne s’est fait comme d’aucun aurait pu le prévoir, mais nous avions eu la prudence de ne rien prévoir.

 

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