L’homme qui avait oublié de mourir. Jean-François Floch 2006-2007

Il devait bien avoir cent soixante dix ans, peut-être même deux cent ou plus encore… Sa vie n’était pas de celles qui font rêver, ni même de celles que l’on peut citer en exemple. De mémoire d’homme, sa vie n’avait été que normale, totalement normale, terriblement normale, vulgairement normale.
De ses quelques chèvres, il retirait juste assez de lait pour confectionner suffisamment de fromage pour tenir d’une année sur l’autre. Des dattes à la saison, des olives le reste de l’année et sa galette quotidienne de pain de blé et de seigle, telle était sa vie depuis… Depuis plusieurs générations d’hommes.
Personne ne pouvait dire à quelle génération il appartenait. Le père l’avait connu âgé, le grand père aussi !
Quand on lui demandait par quel miracle il était toujours de ce monde, il répondait invariablement :

– A l’âge de la vieillesse, j’ai oublié de mourir. Maintenant, il est trop tard, la mort ne veut plus de moi. C’est un simple oubli. J’avais la tête ailleurs.

Au début de sa légendaire vieillesse, certains ont pensé qu’il devait avoir été choisi pour accomplir un miracle, ou tout du moins une mission d’importance. On ne vit pas si vieux sans raison. Mais, les années passant sans que rien ne se passe, les uns après les autres durent se rendre à l’évidence, notre vieil homme n’allait rien accomplir de particulier. Il continuait même à être tellement normal que ça en devenait anormal. Il ne perdait toujours pas ses cheveux que tous n’avaient connu que blancs, il ne marchait pas moins vite, ni ne se courbait à l’image de ces vieux oliviers noueux. Il continuait à parcourir la montagne derrière ses chèvres et à rentrer dans sa masure à la nuit tombée. Il ne semblait ni étonné, ni affecté, ni même fier de cette étonnante longévité. Il se contentait d’exister, tout simplement.

A l’époque du protectorat, les administrateurs français avaient entendu parler de ce cas. Ils avaient même dépêché un gendarme pour faire une enquête. Ce dernier avait questionné tous les anciens. Tous lui dire l’avoir connu vieux… et ce depuis leur plus tendre jeunesse. Alors, le gendarme en avait référé à son chef et ce dernier à son commandant qui lui-même en référa à l’Administrateur. Quelques semaines s’écoulèrent avant qu’on vit arriva au village un convoi de voitures. La chose était rare, si rare même que de mémoire d’homme cela n’était jamais arrivé. Depuis l’intrusion des Français dans notre monde, nous n’avions jamais vu plus d’une voiture à la fois. Or cette fois, il y avait la voiture bleu des gendarmes et la blanche du Médecin Chef et aussi la grande noire de l’Administrateur. Tout le monde avait accouru, les anciens pour accueillir ces visiteurs de marque, les gamins pour venir admirer les voitures et tous les autres pour bousculer leur ennui. Seul le vieux, le très vieux Marmoud ne se déplaça pas. L’Administrateur voulu faire sa propre enquête sans la présence des gendarmes. Pour cela, il convoqua tous les Anciens à l’ombre du grand figuier. Les gendarmes, eux interrogeaient tous les autres… il fallait bien qu’ils justifient leur présence. Le Médecin Chef, lui, s’affairait auprès du vieux Marmoud.

– Je suis formel, cet Ancien ne peut pas avoir plus de 100 ans !

Le Médecin Chef était formel.

L’Administrateur l’interrogea du regard.

– Enfin, je veux dire que son état de santé ne me permet pas de penser qu’il a plus de 100 ans… En fait, je pense qu’il a tout juste 80, 85 ans. Il a encore les articulations souples, les yeux semblent ne souffrir qu’aucune forme de mal voyance,…

– Monsieur le Médecin Chef, le registre d’Etat Civile site cet individu comme étant « un ancien »,… il y a 87 ans de cela, lors de la première inspection coloniale. L’administration à tous les défauts, et vous et moi sommes bien placé pour le savoir, mais elle enregistre tout avec stupidité, certes, mais aussi minutie !

– Monsieur L’Administrateur, permettez-moi de mettre en doute ce registre. N’y a-t-il pas pu y avoir erreur de personne ? Regardez par vous-même, ces vieux que vous interrogez. Le plus âgé à tout juste 82 ans selon le registre alors qu’ils paraissent bien plus vieux que notre Ami.

– Mon Cher Médecin Chef, ce foutu registre semble à vos yeux tantôt le fruit du Diable, tantôt celui de Dieu ! Tous ces Anciens viennent de m’affirmer que notre Ami était là, déjà vieux, du temps de leur enfance. De plus, mon Ami, lors de la négociation sur le partage de l’eau, en 1843, notre Ami est cité parmi les Anciens qui ont été consultés. Il est écrit :

« Le Vieux Marmoud dit « Celui qui a oublié de mourir » a donné des indications sur le partage de l’eau tel qu’il était pratiqué du temps de son arrière grand père. »

– Nous sommes en 1951, cette affaire à plus d’un siècle au compteur, si vous me permettez l’expression !
J’ai questionné les Anciens. Ils sont formels, le père de vieux Marmoud est mort bien avant l’arrivée des Français dans cette région ! Nous y sommes présent depuis 104 ans ! Certains ont cité l’aïeule, qui, dans leur lignée, a côtoyé le père de notre Marmoud… c’est neuf générations avant la nôtre. Si je respecte ce que vous me donniez comme base de calcul, nous en sommes à 180 ans !

– Monsieur l’Administrateur, je ne peux vous apporter que la rigueur de ma science. Ce que vous portez à ma connaissance sort de ma compétence.

Le Vieux Marmoud fut alors présenté à Monsieur l’Administrateur.

– Mon Brave, pouvez-vous me dire sous quel Roi êtes-vous né ?

Marmoud, qui s’était vu poser mainte fois cette question, sourit, puis répondit.

– Monsieur De l’Administration De La France, le Roi dont tu me demandes le nom, n’est pas de la lignée de celui qui gouverne aujourd’hui. Nos montagnes ne relevaient pas de l’autorité de ses aïeux… et tes parents n’avaient pas le droit de voyager sur ces terres. Les bateaux de tes Rois De La France n’osaient pas accoster sur les rives Arabes… et ignoraient totalement jusqu’à notre existence à nous autres montagnards.

Notre Chef faisait le commerce de Tombouctou et mes parents quittaient la montagne pour de longs mois d’absence. Déjà, à cette époque, je n’avais pas le goût de l’aventure. A leurs retours, il n’y avait pas plus de figuiers ou de dattiers dans les vallées.

Alors que les enfants des enfants de ceux qui sont allé à la rencontre de vos ancêtres ne sont plus de ce monde, moi, je suis resté là à garder mes chèvres.

Du flan de mes montagnes, j’ai vu passer vos explorateurs qui juraient que le Roi De La France voulait juste nous connaître et commercer avec nous. Après leur passage, tous les anciens parlaient haut des malheurs qui s’abattaient sur nos terres. Après leur passage, il n’y a pas eu moins de lait, ni moins de blé.

J’ai vu passer vos soldats qui ont traversé nos terres pour « protéger le commerce ». Les chefs ont lancé les hommes sur le chemin de la guerre. Moi, je n’avais pas le goût de la guerre. Mais, après tous ces morts, la neige couvrait toujours les sommets et, le printemps venu, les oueds débordaient toujours sur les terres arides.

Plus tard, vos armées ont combattu et vaincu les Arabes. La fierté des Berbères ne leur permettait pas de faire la paix. Moi, je n’avais pas le goût à gaspiller ma vie. Sous les cris de mort, le chant des oiseaux saluait toujours le levé du soleil.

Aujourd’hui les tributs se révoltent à travers les montagnes. Alors le Chef De La France envoie beaucoup de soldats et de canons. Quand La France aura vaincu les tributs… que fera-t-elle des montagnes ? Elle ne pourra pas les emporter chez elle.

Alors un jour, le Chef De La France n’aura plus assez de soldats ni assez de canon pour garder les rochers, la neige, l’eau et la poussière. Ce jour-là, qui se souviendra pourquoi tant d’années se sont écoulées à ne faire que des choses qui ne servent à rien ? Moi, j’attends juste ce jour en gardant mes chères.

– Et si ce jour ne vient pas ?

– Il viendra, comme la pluie qui finit toujours par tomber, où, on ne le sait, quand, on ne le sait, mais elle finie toujours par tomber et ça, on le sait.

Les Français ont combattu les Berbères. Les Français ont « pacifiés » le Riff,… Les Français ont quitté les montagnes, puis les vallées, puis tout le Maroc. Ce jour était arrivé dans la joie, dans les douleurs, dans la séparation de deux peuples qui s’étaient combattu et aimé.

Pour le vieux Marmoud, ce jour de bouleversement avait été attendu, simplement, comme la première pluie de la saison, comme une évidence,… et une évidence ne bouleverse pas une vie, elle ne fait que la confirmer.

Le vieux Marmoud était toujours là !

L’indépendance acquise, on oublié un temps cet être sans histoire.
Une nouvelle génération été passée des bancs de l’école à ceux des bureaux. Puis une nouvelle qui avait appris l’indépendance dans les livres d’histoire. Puis celle qui découvrait le « village planétaire » et cette soif de communication irréelle.

Le vieux Marmoud, loin du tumulte de l’histoire, continuait à existait par inadvertance, par simple inadvertance.

Tous les dix ou vingt ans, un Professeur, un Ecrivain ou un Homme Politique s’emparait « du cas » et cherchait à se faire connaître en faisant remonter à la surface cet « erreur » de l’existence. Et puis, faute de réponse, on recherchait du sensationnel ailleurs. La vie voulait des réponses et le vieux Marmoud souriait toujours à ces questions qui ne pouvaient avoir de réponse. Il se jouait de ces gens trop pressés d’entendre « la vérité ».

– Je crois que je n’ai pas fait assez de bruit, le temps a dû m’oublier.

Marmoud intriguait, Marmoud dérangeait, Marmoud agaçait !

C’est alors que l’homme le plus riche de ce « village planétaire » demanda à le rencontrer.

– Si je vous donne toute ma fortune, me donnerai-vous en échange votre secret ?

Marmoud toisa son interlocuteur, sourit comme à son habitude, puis dit.

– Que feras-tu de la vie, si tu n’as plus rien ?
– Peux-tu me donner ce secret ?
– Es-tu certain de pouvoir te séparer de toute ta fortune pour un si petit savoir ?
– Combien de temps cela me permettra-t-il de vivre ?
– Es-tu capable d’oublier ?
– Acceptes-tu cet échange ?

Marmoud se pencha vers l’oreille de son interlocuteur, marmonna quelques paroles. Les deux hommes restèrent un instant à se fixer du regard sans parler puis le vieux Marmoud retourna d’un pas lent vers sa masure.

Pour la première fois le vieux Marmoud semblait perplexe.

Il mourut dans la nuit, calmement, silencieusement, sans faire de vagues, sans faire de bruit.

On interrogea le milliardaire.

– Quel secret vous a-t-il donné ?

L’homme qui avait toujours tout réussi hésita à répondre. Il semblait profondément touché par la disparition de cet homme qui venait de lui adresser ses dernières paroles.

« Homme, mon frère, je crois que je ne connais pas ce secret que tu veux acheter, mais je crois connaître sa fin. Tu viens de me donner le prix de mon oubli, tu me fais mesurer pour la première fois la valeur du temps que j’ai volé à la vie,… mon ami d’un jour, je n’ai pas de secret à te vendre. Mais ce que tu es venu m’acheter, tu viens de me le voler sans pouvoir en jouir à ton tour, car toi, tu as appris à compter ce temps à qui tu ne pourras jamais échapper…
Moi qui croyais jusque-là n’avoir jamais rien volé à autrui, n’avoir offensé personne, ni les hommes, ni les bêtes, ni la vie, en m’offrant tout cet argent, tu me traites de voleur, de voleur de temps, de voleur de vie ! »

 

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