Le coureur de brousse – Roman (1991/2006) Jean-François Floch

extrait / tous droits réservés /Jean-François Floch

 

A l’Afrique qui un jour se relèvera de ses cendres pour constater quelle n’est plus !

 

J’ai été un homme libre

 

De ces mondes lointains je ne veux conserver qu’un mode de pensée, un regard sur la vie, un espoir aussi de n’être pas qu’un pion, un numéro, une hypothèse,…
Mélange de cultures, regard inquisiteur tout autant que détaché, je circule dans le réel avec les yeux d’un rêveur, je décris le vivant avec les mots d’un conteur, je te parle « foi » quand tu attendais « loi », je compte avec mes tripes et calcule mes sentiments.
Froid ; je bouillonne d’impatience ; calme, je brûle de violence.

Tel est le fruit de mes errances, tel est le tribut à payer.
Solitude profonde d’une vie de partage, cohabitation difficile du réel et du voulu, je préfère ne pas être que de n’être pas vraiment.

Sans morale, sans loi, sans attache ni frontière ; je ne respecte qu’une éthique toute aussi personnelle que rigide.
En conflit perpétuel avec elle, je négocie pour être encore humain.
Moi et son contraire, difficile alchimie dans laquelle l’équilibre fait figure de prodige.
Equilibre d’un jour, d’un instant ou d’une heure, équilibre créateur, accommodant ; équilibre ni vraiment recherché, ni vraiment naturel, automatisme aux lois mouvantes.
Tour à tour transporté d’enthousiasme et freiné de méfiance, je vis de mes tripes alors que ma tête pense.
Au soir venu, l’un et l’autre se rejoignent pour former un rêve éveillé, un espoir irréel, un monde parfait dans lequel mes cultures se confondent, se complètent pour ne former qu’un être…
Monde refait en une nuit ; lumière dissipant les rêves, quotidien d’un moment, d’un lieu, d’une culture, amputant tous les jours une partie de moi-même pour n’en exorciser qu’une, une seule ; infirmité du réel.

 

 

… le tam-tam, rythme la nuit tombante, le griot libère l’imaginaire, le coeur de l’enfant s’enflamme, le conte va commencer… En ce temps-là …

 

Enfant de la brousse

En ce temps-là, la réalité ne portait pas le même regard qu’à ce jour. Le mouvement restait ample, souple et personne ne songeait à rechercher le détail qui confondrait le conteur.
La vérité, je te l’assure, n’a de valeur que pour celui qui l’a vécu. La transporter tel quel, sans son décor, sa grandeur, ses acteurs, c’est un peu la trahir, l’enchaîner, l’enlaidir.
Nous autres conteurs de ce temps jadis, nous transportions des idées, pas des faits.
Nous marchions lentement dans la vie, écoutions tout au long de la piste. Nous transportions la vie, l’espoir et l’envie,…
Nous écoutions avant de conter.
Notre vérité, à nous, était celle du moment, mobile et légère.
Je me souviens encore de notre monde d’avant. Avant que la fascination ne le fi éclater.
Ni femme, ni homme, tant que pas vraiment homme, nous apprenions avec ceux de notre âge les dures leçons de la vie.
Tout était jeu dans la première classe d’âge, mais seuls les adultes pensent qu’il s’agit d’un jeu.
Ni chef, ni loi, tu trouvais ta place tout naturellement et les changements hiérarchiques étaient nombreux et fréquents.
Toute affirmation de ta personnalité, si elle n’était pas suivie d’actes, te renvoyait au jugement collectif. Tu pouvais être chef, si tu commettais l’erreur de le croire, ta cour se vidait et se reconstituait plus loin, ton pouvoir ne s’exerçait plus alors que sur les Djinns de ton imaginaire, car les tiens t’avaient laissé à ta grandeur.
Nous apprenions à être “Nous” à travers tous les “Moi”. Nous mesurions la force de l’union et notre dépendance. Nos révoltes nous isolaient, nos jeux nous rassemblaient.
Nous n’avions pas connu cinq saisons des pluies que nous étions déjà marqués du sceau de notre destinée. Nous nous appelions déjà par ce que seraient nos futures charges dans notre société.
Seuls les timides aux grands yeux, ceux qui regardent avec leur coeur et que les moqueries isolent, seuls ceux-là ne trouvaient pas leur place.
Quelquefois soumis, toujours rebelles, ils finissaient par s’échapper,… forgeron, conteur ou coureur de brousse, ils vivraient alors seuls parallèlement au “Nous”.

C’est ainsi que je devins un chasseur de miel renommé, puis un coureur de brousse avant que l’âge ne me rattrape… mais c’est là une bien longue histoire.

 

Le monde des hommes

Dans notre société, on ne chassait pas l’intrus, on l’ignorait. Il ne faisait pas partie du monde des Humains, petit monde étroit et solidaire, aveux de notre faiblesse dans cette nature puissante.
Les groupes d’humains s’unissaient pour lutter contre elle, pour donner naissance à d’innombrables petites forteresses en son sein.
Seul le coureur de brousse, combattant isolé, apprenait à la connaître, à l’aimer, à la côtoyer. Ce tutoiement avec les éléments le rendait encore plus solitaire. De saisonnier, il devenait errant, coupant définitivement les racines qui l’enchaînaient.
Nous autres, les enfants, nous en avions peur. Il arrivait en effet que nos jeux nous mènent à quelques enjambées de la grande mare d’où nous observions les singes et autres animaux familiers, et là, mes yeux d’enfant ont gardé l’image de ces hommes nus qu’ils nous arrivait d’apercevoir.
Pour tout enfant, un étranger est toujours tout à la fois une étoile merveilleuse et un danger imminent. Ces hommes félins, ces êtres qui n’approchaient pas les villages des hommes me terrifiaient,… ou m’envoûtaient… je ne sais plus vraiment !
Les différents stades de l’initiation avaient pour double objectif de t’apprendre – tu me permettras de te tutoyer, frère, c’est chez nous un signe de compréhension et d’amitié – à utiliser la nature et à lutter contre elle tout en te faisant entrer dans la communauté des Humains.
Comme dans toute société humaine, j’en ai fait l’expérience par la suite, la nôtre donnait un pouvoir énorme à la magie et à son interprète le Féticheur, comme d’autres le donnent à d’autres Dieux et à des Prêtres pour parler en leurs noms.
Celui-ci avait un tel pouvoir que même le chef du village n’osait s’opposer à lui.
Le Féticheur était un des grands maîtres de notre initiation.

Sa science était grande et celui qui exerçait ses pouvoirs chez nous, à cette époque, était bon pour un homme qui tutoyait les Dieux. J’en ai connu bien d’autres depuis et combattu certains.
Ces hommes sont avec le Griot, les seuls à être profondément intégrés à la vie du village tout en étant des solitaires à part entière.
Le Féticheur et les initiés des classes d’âges au-dessus de la nôtre nous amenaient souvent dans la forêt sacrée pour nous apprendre à craindre les Dieux et les Forces et à les servir.
Moi, j’aimais la forêt sacrée, elle remettait en question la hiérarchie du groupe. En forêt, ma timidité envers les miens se transformait en aisance à me déplacer dans le monde des animaux. J’en éprouvais une telle joie que je ne comprenais pas vraiment pourquoi je devais craindre les Dieux et les Forces ; maîtres de ces lieux.
Je disparaissais volontiers pour observer les miens en proie à leurs angoisses. Les Masques, qui effrayaient tant les enfants que nous étions, n’avaient plus de mystères pour moi. J’avais vu mes aînés les confectionner et les porter avant les cérémonies ou les corvées.
De peur des autres, sans doute, je me réfugiais de plus en plus dans cette nature qui les faisait trembler et me donnait tant l’impression de voyager dans le monde de la magie.
Je m’écartais doucement mais irrémédiablement du “clan” des hommes.
Je côtoyais, chaque fois que l’occasion se présentait, les Eléments, Djinns, Hommes-animaux et bêtes sauvages. Je suivais les traces, fouillais les terriers, observais les oiseaux et les singes,… et un jour, j’osai enfin toucher un serpent, je ne sais s’il s’agissait d’un Homme-serpent ou d’une simple bête ; à cette époque, je ne savais les reconnaître. Ce premier contact fut une révélation, sa peau était douce, lisse et l’animal, après une brève tentative de fuite, s’enroula autour de mon bras. Je retrouvais ce serpent fréquemment jusqu’à la saison des pluies, mais un jour, il ne vint plus au rendez-vous.
J’appris à approcher les antilopes, à remonter les pistes laissées par les buffles, repérer les tanières de léopards, grimper dans les arbres les plus hauts, traverser les mares sur un simple tronc d’arbre, piéger les rats palmistes, tuer les tourterelles avec un arc, ou avec un piège en poils de phacochère,…
A la fin de notre apprentissage, qui pour moi avait duré trois saisons sèches, nous fûmes abandonnés à deux jours de marche du village, sans vivres ni eau. Nous devions apporter à nos aînés les preuves que nous avions acquis les connaissances qu’ils nous avaient transmises.
Il fallait confectionner un arc, des flèches, chasser, trouver de l’eau et surtout retrouver le chemin du village.
Toutes ces initiations ont pour but réel de souder le groupe, l’unité vitale, par le truchement du secret.
Ce secret si solidement gardé et que nul n’oserait dévoiler aux non-initiés, ce secret est bien souvent inexistant, c’est le cheminement de l’initiation qui t’a procuré un enseignement, le secret n’est que la marque distinctive de ton clan, marque plus discrète que les scarifications.
Nous fûmes donc laissés seuls, face à nos angoisses.
Aussitôt abandonnés à nous-mêmes et après une brève dispute dévoilant bien la peur naissante, le groupe se rassembla autour de moi, anonyme, docile, soumis,…
J’en étais étonné et perplexe. Je n’étais pas apte à les diriger. Je n’avais pas l’angoisse qui me tenaillait le ventre, mais je ne pouvais partager avec eux ma connaissance acquise au fil des années et des fugues.
Lorsqu’ils comprirent que je n’étais pas des leurs, les disputes redoublèrent et deux groupes se formèrent, l’un partant tout droit à la recherche des traces laissé par nos aînés, les autres, plus raisonnablement, cherchèrent à confectionner arcs, flèches et paniers.
J’étais sidéré de voir comment la force du groupe n’était en fait que l’addition de la faiblesse des individus.
Alors que, dans la forêt sacrée, en présence des nôtres, tous faisaient maintenant merveille dans l’art de confectionner arcs ou sagaies, les objets qui prenaient forme devant moi n’auraient pas même blessé un oiseau !
Pour ma part, étonné de tant de découvertes sur le genre humain, je me souciais peu de l’avenir et observais les miens.
En quelques enjambées, je parvins même à rejoindre le premier groupe, qui, affolé, tournait en rond à la recherche des empreintes que nos aines avaient soigneusement brouillées.
Alors enivré de ma toute nouvelle confiance en moi autant que de ma liberté, j’entrepris de traverser ce monde des Dieux.
Toutefois, avant de quitter les humains, je voulais leur prouver que je pouvais faire aussi bien qu’eux, leur dire que mon départ n’était pas une fuite, mais une envie.
Je confectionnai donc le plus bel arc et utilisai toute ma science pour retrouver la piste du village, tout en chassant et cueillant.
J’avais quitté mes co-initiés depuis un quart de jour, le soleil allait bientôt nous quitter brutalement comme il apparaîtrait demain, lorsque je fus figé sur place par des voix.
Je ne me trompais pas, il s’agissait bien de nos aînés. Ils s’étaient regroupés et confectionnaient des masques. Cette manoeuvre avait visiblement pour but d’effrayer les plus téméraires d’entre nous.
Je jubilais de les avoir découverts, mais déjà naissait au centre de mon ventre un étrange désir de vengeance.
Me cachant parmi les buissons d’épineux, j’imitai le feulement du léopard. Aussitôt, les masques tombèrent au sol tandis que les sagaies retrouvaient les mains calleuses de mes aînés.
A la deuxième série de feulements, le lieu fut définitivement abandonné, laissant sur place les masques inachevés. Mes aînés rebroussaient chemin, allant à la rencontre des jeunes pour éviter un accident.
Le fauve leur mangeait déjà le coeur… Ils ne seraient jamais des chasseurs.
Je quittai ma cachette quand le feulement reprit. Je ne sais pas, qui de mon coeur ou de mes jambes, courait le plus vite jusqu’à ce qu’un grand éclat de rire coupa net ma fuite. Je ne l’avais jamais entendu rire, mais je reconnus le Féticheur.
Arrivé à proximité du village distant d’à peine une journée de marche pour l’enfant que j’étais, nos aînés nous ayant fait faire de longs détours, je pris la décision de déposer discrètement mon arc, le panier d’écorces que j’avais confectionné et la calebasse d’eau de liane ainsi que mon collier de graines – signe distinctif de ma personne, au pied de l’arbre à palabres.
J’attendis ainsi la nuit suivante pour déposer les preuves de mes connaissances avant de disparaître à jamais dans le monde des Djinns.
Au matin, juché sur un arbre non loin du village, j’eus la satisfaction d’entendre les cris d’étonnement des anciens, puis le Féticheur conter avec force éclats de voix l’affaire du léopard, sans toutefois mentionner le dénouement si peu flatteur pour moi. Je l’imaginais imitant le fauve féroce puis l’affolement des vaillants initiés comprenant qu’ils avaient à faire à un Esprit transformé en bête. La rencontre avec l’animal devenait une véritable affaire d’Etat impliquant la responsabilité de tous, les Esprits, on le sait bien, ne dérangent pas les vivants s’ils n’ont pas une bonne raison de le faire !
Mon orgueil à l’écoute de ce récit me fit comprendre que je n’étais pas vraiment un errant, car l’image de moi que me renvoyait alors les autres prenait encore beaucoup de place dans mon esprit d’enfant.
Les autres enfants arrivèrent dans la matinée, pour ceux qui avaient maîtrisé leur peur, alors que les derniers, se fut les initiés qui les ramenèrent par peur de les voir disparaître à leur tour,… les Esprits ne rodaient-ils pas ?
Ces derniers resteraient dans la classe d’âge des enfants, les autres entreraient dans celle des jeunes.
Quand le soleil se fut couché à nouveau, le village était en effervescence.
On me cherchait partout.
Qui invoquait les Djinns malfaisants qui habitent les grands arbres et les roches, qui, les fauves affamés par la sécheresse qui fait fuir les troupeaux de buffles,…
Je fus un peu déçu que personne ne pensait que je puisse avoir eu envie de partir à la découverte des Mondes alors qu’à mes yeux, huit ou neuf saisons d’âge m’en conféraient amplement le droit.
Le Féticheur, que l’homme blanc appelle “sorcier” parce qu’il cherche à rabaisser tout ce qu’il ne connaît pas, le Féticheur donc, quitta sans hâte le village et le conseil des classes d’âges, avec solennité comme il savait le faire quand la situation était grave. Il proclama alors, se retournant vers les hommes restés accroupis à même le sol.

– Je vais demander aux Dieux de nous rendre le petit Onate, fils des hommes.

Puis il prit la direction opposée à celle de mon perchoir et disparut dans l’obscurité.
Je riais sans joie véritable, avec même un peu d’angoisse depuis cet observatoire que je n’avais toujours pas pris la décision de quitter. Les hommes et les femmes se levaient et abandonnaient leur cercle respectif pour regagner par petits groupes les carrés familiaux. Le village s’endormait et j’entrais moi-même dans le monde des songes.
Bien que très jeune à cette époque, j’étais suffisamment de ce monde des hommes de la brousse pour connaître les déchirements, les peurs, les révoltes cachées qu’un tel événement faisait naître dans les coeurs des miens. Nul ne pouvait aller au-delà des limites de son rang, de sa classe d’âge, nul ne pouvait entrer dans le monde des Djinns sans y être initié. Ma mère, mon père, pas plus que les autres ne pouvaient enfreindre cette loi de survie. Tutoyer les Forces n’est pas un jeu, ni même un combat à la portée des hommes. S’il y avait eu disparition, ce ne pouvait être qu’un message, une punition, une provocation.
Certains êtres étaient réputés pour les sorts qu’ils pouvaient jeter. Ce sont quelquefois des clans entiers qui tutoient les Forces et les Esprits, les lancent contre vous.
La forêt est le lieu de vie et de naissance des Forces et des Djinns. Pour les villages, qui, comme le nôtre, vivait en bordure de ce monde féroce, la crainte que nous inspiraient ces hommes de l’obscurité profonde de la forêt, était ancrée dans le lait nourricier de nos mères.
J’entrais moi-même dans le monde de mon esprit lorsque la voix calme et détachée du Féticheur me parvint.

– Il est trop tôt pour courir la brousse, le léopard est sur ta trace, la hyène aussi te suit. Les villageois ont peur des animaux, ce sont des cultivateurs et des cueilleurs, pas des chasseurs, toi, tu ne les crains pas, mais ta science n’a pas l’âge de ton courage, tu ne vivras pas longtemps si tu n’apprends pas à penser comme eux, à voir comme eux, à approcher comme eux, tu ne seras jamais un Féticheur, ni un paysan, mais pour courir la brousse, il faut apprendre le temps.

La voix cessa comme elle avait commencé, le Féticheur avait disparu, mais avait-il seulement été là ?
Si cette voix était la sienne, alors il n’avait pas parlé aux Dieux, mais à moi Onate : un petit d’homme.
Je ressentais tout à la fois un grand soulagement de savoir que les Dieux n’intervenaient pas dans la vie des hommes et une trahison sans borne pour tout ce qui constituait les valeurs de notre société, de notre culture.
Descendu de mon arbre, je vis mon collier de graines posé à même le sol, une griffe de léopard y avait été rajoutée au centre.
C’était là le signe d’un pacte scellé entre le Féticheur et moi.
Mon entrée au village, quelques instants après, provoqua un tel enthousiasme que l’on pu me comparer à la première pluie de l’année, celle qui redonne vie à la terre.
Le Féticheur était déjà entré au village et avait prévenu ma mère que les Dieux voulaient bien me confier aux hommes encore quelque temps, mais que déjà j’appartenais au monde des Djinns et des Esprits et qu’il me faudrait souvent leur rendre visite.
De ce jour, mes relations avec le village changèrent, je n’étais plus le petit timide un peu paria. Je ne faisais plus non plus tout à fait partie des humains. On m’apportait mon plat à l’écart des autres jeunes et je ne pouvais plus approcher les femmes enceintes ni les enfants malades. Par contre, les vieux me parlaient ; signe de mon entrée dans le monde des adultes. J’avais le droit de dormir chez le Féticheur et de courir la brousse quand l’envie m’en prenait. De ce jour, on me nomma “le fils du léopard” ; marque de respect tout autant que de crainte.

A l’occasion de chaque veillée, un vieux qui avait voyagé dans les autres mondes nous racontait à nouveau l’histoire du pays des Hommes-léopards.
C’étaient des êtres féroces et cruels qui, à la nuit tombée, se transformaient en léopard et mangeaient leurs congénères ; mais il s’empressa de préciser qu’ici ces Hommes-léopards ne pouvaient vivre. Ici, les léopards et les lions, mais aussi les crocodiles et les serpents étaient, on le savait bien, des hommes solitaires qui avaient passé un pacte avec les Forces et les Esprits, mais ils ne s’en prenaient que rarement à nous.
A cette époque je ne comprenais pas tout, et j’ai mis longtemps à faire la différence entre ces mondes lointains, ceux des Hommes-léopards et ceux des Hommes-de-lait.

De ce jour le Féticheur construisit ma légende et sous prétexte de me mener voir mon père adoptif, Maître des léopards, il m’apprenait à parler aux animaux et à manipuler les hommes.
Quatre nouvelles saisons sèches m’avaient été nécessaires pour acquérir une partie du savoir de mon Maître.
Je maîtrisais maintenant la science du langage des abeilles et pouvais leur emprunter du miel. Cette denrée était si précieuse qu’à elle seule, elle pouvait subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille.
Sur le conseil de mon Maître, le Féticheur, je commençai donc à courir la brousse à la recherche du miel, guidé dans ma quête par “l’oiseau miel”.
Cette étrange association entre les animaux et le chasseur n’est pas rare. “L’oiseau miel” vient chercher le chasseur de miel pour lui indiquer où trouver une ruche, en contre partie, il réclame sa part du butin. Mais, je chassais aussi les pigeons avec un faucon sauvage, il me survolait, obligeant les oiseaux à passer sous les arbres ce qui me permettait de les tirer à l’arc, et ma chasse les obligeait à remonter au-dessus des arbres permettant au faucon de les capturer en vol.
Mes errances, car ce n’étaient plus des fugues, mes errances donc, me menaient de plus en plus loin du village et pour des périodes de plus en plus longues.

Je me souviens de mon premier voyage. Je quittai le carré de mes parents pour plusieurs jours. Je montai tout d’abord vers le grand plateau de latérite rouge que le chemin longeait sans le traverser. Arrivé sur cette étendue aride, j’entrepris de remonter les traces qu’un troupeau de buffles avait laissées la nuit précédente.
Par endroits, le plateau était nu, rocailleux, brûlé de soleil ; ailleurs, il était constitué de buissons épineux et de kékés, ces arbres qui résistent aux feux de brousse.
Après que le soleil eut atteint le zénith, je vis enfin les dos noirs et bruns rythmer lentement la brousse. Entre les herbes à éléphants, le troupeau de buffles se dirigeait vers un “baco”. Je ne voulais pas chasser, mais entrer plus encore dans la brousse, dans les étendues des autres Mondes.
Au soir venu, j’avais remonté le troupeau et l’avais contourné à bon vent. Je me trouvais maintenant au centre d’un grand espace vide, pierreux, sur lequel aucune patte ne laisse de traces. Seul un bouquet d’épineux me laissait l’espoir de trouver un peu de vie.
A quelques enjambées des buissons, je retrouvai de vieilles traces de sabots de toutes tailles. Un peu plus bas, une ravine avait permis à quelques arbres de trouver abri et fraîcheur. Un goulet descendait vers cette ravine et toutes les traces formaient une piste bien connue du chasseur, la piste de l’eau !
La mare était toute petite, pas plus de trois ou quatre enjambées, ses rebords étaient escarpés et montaient bien jusqu’à deux hauteurs d’homme.
La nuit allait tomber brutalement quelques instants seulement après que le soleil ait enflammé le ciel de mauve, rose ou rouge annonçant la noirceur de l’obscurité. La fraîcheur allait gagner le coeur, reposer la peau, alléger l’esprit.
Je voulais à tout pris observer le troupeau au point d’eau…
Le ciel explosa en silence, le rouge passa au mauve, puis les étoiles apparurent comme pour remplacer le soleil fatigué de cette longue journée de travail.
Je me rendis alors compte que ma position au fond de cette ravine pouvait être dangereuse.
A leur arrivée, les buffles m’éventeraient et, ne pouvant rebrousser chemin, poussés par leurs congénères assoiffés, il ne leur resterait qu’une charge en avant pour sortir de ce piège. Les quelques épineux bas qui bordaient ce trou d’eau ne me procureraient qu’une protection illusoire.
J’étais tiraillé entre mon envie de ce contact et la nécessité de fuir le danger imminent lorsque la mare se mit à grouiller de formes gesticulantes, hurlantes et sautantes.
Les grands singes, ces animaux capables de lancer des pierres à plus de quarante enjambées, ces animaux organisés et bien plus dangereux que les buffles, étaient venus se jeter dans ce gouffre, poussés par une journée de torpeur.
Déjà les plus jeunes s’accroupissaient pour soulever l’eau jusqu’à leurs bouches brûlantes quand les cris de fureur d’un grand mâle déchirèrent ce brouhaha. Les femelles arrachèrent les petits à cette mare mortelle. Les aboiements fusèrent de toutes parts pour transmettre le message de mort. En un instant, la mare se vida et seul le grand mâle me fit face, hurlant, jetant de la terre, arrachant les branches d’un kéké.
Fuir serait un signe de faiblesse qui pourrait m’être fatal, un geste d’agression provoquerait l’attaque,… mon silence et mon immobilité seront mon salut.
A cet instant, on ressent au fond du ventre cette merveilleuse angoisse, mélange de peur animale et de courage humain.
Alors que le grand singe ne décolérait pas, les jeunes assoiffés s’échappaient un à un des pattes maternelles pour se risquer à boire. A la moindre fuite de l’un d’eux, tous aboyaient et sautaient hors du trou. Mais la soif a loi sur la peur et, après les jeunes, les femelles, descendirent à leur tour. Les mâles enfin s’y risquèrent. Seul mon antagoniste me faisait toujours face et ne décolérait pas. S’il venait à chercher quelques pierres, il pourrait me tuer sans même m’approcher.
Mais son aboiement venait de changer de ton, ce code-là, je le connaissais bien, c’était un appel plus impératif encore, puis un autre et très vite, tous les singes aboyèrent, couvrant de leurs cris la savane environnante. Les sentinelles avaient repéré une panthère ou un lion. Ils se mirent à courir en tous sens, récupérant à la volée les plus jeunes pour monter au plus vite dans l’arbre le plus haut. Les cris ne cesseront qu’au départ du félin. Si un jeune s’est égaré, une femelle ira à sa rencontre et le grand mâle, une fois de plus, fera front tant que tout le monde ne sera pas à l’abri ; c’est la loi des chefs.
Je n’ai rien vu venir, mais déjà, je sens la présence du lion, il souffle, se frotte sur une termitière, traîne les pattes d’indifférence. A chaque contraction de son estomac, un bruit sourd venu du fond des âges fait vibrer ma poitrine et hurler les singes. Ce seigneur est venu à mauvais vent, il ne m’a donc pas encore repéré ; mais sa méfiance lui fera faire le tour du point d’eau avant de s’y engager. Alors il fera son choix ; intimider, attaquer ou partir. S’il s’agit d’un Homme-lion, ma vie s’arrêtera là, car j’ai violé son territoire.
Il n’y a pas de peur plus profonde que celle que vous inocule la présence de ce roi. Son regard est froid comme la mort. Sa puissance, calme, sereine, vous glace le sang. Pourtant je sais que s’il n’est pas blessé ou s’il n’a pas déjà mesuré sa force à celle de l’homme, il n’attaquera pas,… certitude bien mince, vérité aussi légère que la fumée, que la brise se lève et vérité s’envolera !

Mais de tout, ce que je crains vraiment, c’est la venue des chiens-jaunes ou des hyènes. Les uns comme les autres n’abandonnent jamais un repas potentiel. Une journée et une nuit passées dans un arbre à cause d’une meute de chiens jaunes m’a suffi comme expérience.
Pour l’heure, la nuit est tombée et l’astre de la nuit n’éclaire que faiblement mon observatoire.
Maître lion a rugi au loin alors que je le croyais encore proche de moi. Le calme règne à nouveau. La nuit reste aux panthères, aux civettes et aux mangoustes, tout ce monde va occuper l’obscurité alors que les antilopes, les buffles et les singes vont dormir d’un sommeil très léger en proie à l’angoisse de la nuit, harcelés par les Djinns.
Comme toujours quand je suis au point d’eau, mélange de merveilleux et d’instinct de conservation, je ne dormirai pas.
Je n’attendais plus personne, la nuit était trop avancée et la lune ne donnait pas assez de lumière pour permettre aux buffles de venir jusqu’ici sans crainte d’être surpris. Ils sont là, à côté, à attendre le jour pour s’abreuver enfin.
Un céphalophe se risque encore au point d’eau, j’entends son pas hésitant, il arrive par le goulet des buffles, il s’arrêtera certainement avant d’arriver à moi. Je joue à deviner sa taille, son poids,… surprise, il détale !
Le sol vibre, le pas lourd des buffles
La nuit est tombée depuis bien longtemps ; j’aurais cru qu’ils attendraient le jour, telle est la connaissance, telle est la vérité : toujours mobile.
La brise est légère, mais si je m’écarte à temps, ils ne seront peut-être pas dérangés par mon odeur. Le troupeau compte deux cent bêtes environ, je l’ai suivi presque toute l’après midi avant de le contourner pour le devancer. Je distingue maintenant les lourdes silhouettes qui se pressent à trente pas. Je me place à bon vent, presque à découvert ; les buffles voient très mal, j’attends immobile que la danse commence.
Ils sont si nombreux que c’est le paysage qui semble onduler.
Du plateau, je ne vois plus ceux qui entrent maintenant dans la mare. Je sais par expérience que les premiers vont s’enfoncer jusqu’au milieu de l’eau pour laisser la place aux autres, puis le roulement commencera. Laissant leurs places aux suivants, ils se croiseront dans ce couloir étroit. Certains, plus pressés d’en sortir, escaladeront ces rebords verticaux qui les séparent du plateau, alors, l’observateur que je suis sera à nouveau émerveillé de voir se transformer ces lourds ruminants en fauves agiles.
La nuit ne reprendra son rythme que lorsque chacun aura étanché sa soif, juste entrecoupée de quelques ruminants à la digestion bruyante ou de quelqu’aboyements de singes réveillés par un cauchemar.
Pour ma part, je tente de me réchauffer en me recroquevillant sur moi-même. La nuit va devenir de plus en plus froide et juste avant le jour, je serai forcé de reprendre ma marche pour ne pas grelotter. Ce froid de la nuit laissera sa place au soleil et les premiers rayons rendront au corps sa souplesse, sa vie.

Les expériences de ce type se succédèrent et ma quête du miel guida mes pas de plus en plus loin du village.

“Le Fils du Léopard” était devenu chasseur de miel.

…/…

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