Le destin du petit blanc – Extrait du coureur de Brousse – Jean-François Floch

Le destin du petit blanc

Au matin, j’étais terriblement angoissé, je ne savais pas pourquoi, mais j’avais les larmes aux yeux, la gorge nouée. Je n’osais pas prendre le départ avant mon tour, mais à peine le bras du commissaire de course baissé, j’avais compris que je ne m’arrêterai pas à l’arrivée et que ma route me conduirait ailleurs. J’avais peut-être fait un chrono ce jour-là. Oui sans doute, car je roulais comme un fou dans ce jardin géant. J’ai dû éviter un photographe et un commissaire de course qui attendaient au milieu de la piste juste après la banderole d’arrivée. Et j’ai roulé. J’ai traversé Kédougou, pris la piste du Niokolo Koba, et continuais à rouler comme un zombi. Juste à la sortie des collines verdoyantes, j’ai atteint un pont qui enjambe la Gambie. Un gros village se lovait sur la rive opposée. J’arrêtais la Range, j’étais épuisé. Je descendais et traversais le pont à pied. J’étais vide ne ressentais plus rien, j’étais saoul de fatigue. Ma tête était vide, plus de certitude, plus d’irrationnel ; le vide, rien que le vide ! Sur le côté, je ne fis pas attention à un vieux Libanais qui déchargeait une 504 déglinguait.

– Jeune homme ! Vous êtes le fils d’Onate ?

Je continuais à avancer comme dans un rêve éthylique.

– « Fils du vent » ! Tu es le « fils du vent », le fils d’Onate ?

Je me retournais. Le vieux Libanais aux vêtements délavés et sans forme se tenait debout à côté de sa fourgonnette. Il n’avait pas lâché la caisse qu’il tenait à la main.

– Qui êtes-vous ?
– Je suis un vieux broussard, je suis un ami… J’étais un ami d’Onate.
– Qui ? le fou de Nègre qui habite encore l’esprit de mon père ?
– Oui, sans doute.
– C’est quoi ici, c’est où ?
– Mako ! mon fils. Tu es dans le village natal du double de ton père. Tu es arrivé dans le monde des Hommes.
– Encore un père !
– Ne te formalise pas, ici les liens de…
– Je sais, j’ai appris Père.
– Ici on dira plutôt vieux ou tonton, l’oncle est un protecteur.
– Ok, tu as dit qu’Onate est mort, c’est ça ?
– Il ne voulait pas te croiser, il voulait te laisser seul face à ton destin… et à l’Afrique !
– Il est mort quand ?
– Hier, on l’a enterré ce matin.
– Il vivait ici ?
– Oui, viens, je vais te montrer son carré,… sa maison si tu préfères.
– La voiture, je peux la laisser là ?
– Ici personne ne touchera à un seul objet t’appartenant. Tu sais, ton père, « le Nègre », a prévenu de ton arrivée. Ici c’était un homme respectait et redouté.
– Il a laissé un mot pour moi ?
– Non, il n’a laissé que sa caisse à outils et son vieux GLR 160. Il a même brûlé ses habilles et tous ses objets personnels avant de nous quitter. Il a dit que le camion et la caisse à outils étaient pour toi. Il a même fait mettre la carte grise à ton nom la semaine dernière.
– Drôle de bonhomme, j’aurais bien aimé voir sa tête, lire dans son regard. Il devait avoir un signe que j’aurai reconnu, j’en suis sûr.

– Il est où ce camion ?
– Il est juste là derrière la palissade.

– C’est quoi cette boîte sous le siège ?

La boîte de fer, qui dans une autre vie avait contenu des biscuits, enfermait un collier de graine, une pierre noire très luisante et une lettre dans son enveloppe adressée à Monsieur Onate Deferrière, Chauffeur sur la route de Guinée, Sénégal. Je reconnu l’écriture de mon père sur cette enveloppe froissée.

Au vu de son contenu, le vieux libanais pris un regard sombre.

– Attention, fils. Il ne faut pas faire n’importe quoi sur cette Terre. Ne transgresse pas d’interdits sans en avoir bien mesuré les conséquences. Je le reconnais, c’est le collier d’Onate le « Fils du Léopard », tu vois cette griffe au milieu, c’est un signe.
– Et cette pierre noire ?
– Je ne l’avais jamais vu, je savais qu’Onate en possédait une, mais je ne l’avais jamais vu. C’est le talisman des Féticheurs.
Je ne sais pas si tu dois y toucher, fils. C’est un droit que tu prends sans connaître les devoirs qui l’accompagnent.
– Je crois qu’Onate voulait que je le trouve. Je le garderai comme lui, en secret. Par contre, ce collier tu crois que j’ai le droit de le porter ?
– C’est difficile à dire, l’Afrique est beaucoup plus complexe que tu ne l’imagines. Ici tu entres dans le monde du mouvement, les certitudes, les lois, les vérités, tout est en mouvement perpétuel. Je ne sais pas si tu dois porter ou non ce collier, hier non, aujourd’hui peut-être. Les données du moment font la vérité du moment. C’est à toi de faire et d’assumer tes actes. Si tes erreurs peuvent affecter la vie de beaucoup de tes proches, tu seras seul devant tes erreurs et le prix à payer est souvent la mort. Tu entres au paradis, fils. Ici, les plus forts mangent les plus faibles et tu ne trouveras dans ton plat que ce que tu auras produit…

J’ouvris la lettre.

 

Bonjour Onate,

J’ai été stupéfait de recevoir ton manuscrit posté à Dakar l’an dernier. C’est un homme qui est venu me le porter mardi dernier. Tu sais, c’est un agent des postes, un Blanc de France. Cela faisait un an qu’il me cherchait, il a fini par prendre deux mois de congés sans solde pour me trouver !

Quand il y a un an, dans son centre de tri, il a ouvert l’enveloppe adressée à : « Deferrière, patron de la garrigue », et sans adresse de retour, pour l’obliger sans doute à me chercher, il a lu le conte de ta vie et il a décidé que ton histoire deviendrait un livre.

Il a donc recherché tous les villages, les lieux dits, les châteaux ou les forêts qui portent le nom de Ferrière. Il en a trouvé 217 ! Il les a tous visités, il a questionné les gens, interrogé tous les facteurs, parcouru les campagnes.

La semaine dernière, il a rencontré un homme un peu dérangé qui, assis sur un mur de pierres blanches, comme tous les jours, regardait l’horizon à travers les collines. Il lui a demandé s’il connaissait un homme qui avait vécu en Afrique avant la guerre et qui avait pour surnom « Deferrière ». L’homme qui vit dans son monde lui conta une histoire extraordinaire d’homme-léopard, puis se tut et regarda à nouveau l’horizon.

L’agent des postes reconnu notre ami et insista pour qu’il le mène jusqu’à moi.

Quand ils sont arrivés à l’entrée du chemin qui mène à la maison, notre ami lui dit simplement, maintenant on l’appelle « le vieux crabe » et il retourna contempler l’horizon de son imaginaire.

L’agent des postes m’a remis ton manuscrit et m’a demandé de le faire publier, il ne m’a pas donné son nom, ni son adresse, car il ne foulait pas que nos contes se mêlent. Il m’a dit merci et au bout du chemin, en me montrant les collines, il m’a crié : Je vais courir ma brousse.

Je l’ai vu s’arrêter devant cet homme au bras balafré que tu connais bien, il l’a pris par l’épaule, ils sont partis ensemble.

J’ai lu ton manuscrit avant de l’envoyer à l’éditeur.

J’ai lutté longtemps contre ce virus que je porte dans mes gènes. Je ne voulais pas que les miens soient malades de Mon Afrique, puisqu’elle n’existe plus. J’ai toujours refusé d’y retourner m’y déchirer. J’ai tout fait pour que Marc ne prenne pas la route de notre monde perdu. Mais tu as raison, je lui ai transmis notre rencontre. Quand il était petit, je lui comptais la vie extraordinaire d’un homme par vraiment imaginaire qui courait à travers les mondes.

Oui, Onate, Marc ne connaît pas notre monde, mais il ressent se vide qui nous habite tous deux.

Il a décidé de participer au prochain Paris-Dakar, ils prennent le départ le mois prochain.

Je sais qu’il croisera notre piste, et si la magie de ton monde est toujours aussi forte, il viendra vers toi. Ne fais rien pour croiser sa vie, c’est à lui, à lui et à la magie de le mener jusqu’à toi.

Je ne suis plus tout jeune, tu sais. Pendant la guerre, j’ai été blessé à la hanche, depuis, je marche de travers. C’est pour cela qu’ici on m’appelle le vieux crabe !

Je n’ai pas dit à Marc que je ne serais plus de ce monde lorsqu’il arrivera jusqu’à toi. La mort à été patiente avec moi, je ne peux plus la faire attendre. Elle me ronge le sang depuis des mois. J’ai passé un pacte avec elle, elle a accepté de me laisser mourir comme un vieil éléphant solitaire, à l’écart, en silence. Je quitterai ce monde le jour où je saurais que Marc est entré dans notre conte où se sont toujours mêlé ton irrationnel et mes certitudes.

Tu ne dois pas être tout jeune toi non plus !

C’est mieux qu’on ne se soit pas revu vieux et faibles, nous quitterons ce monde avec dans le coeur cette merveilleuse rencontre qui a habillé nos vies et mes nuits d’insomnie.

Je sais que cette lettre te parviendra, car il n’y a qu’un Onate Deferrière sur la piste de Guinée !

Deferrière, le vieux crabe,… ton double !

 

 

 

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