Tahar ou la légende des hommes

Conte (1997) extraits / tous droits réservés

Jean-François Floch

– C’est qui le gus qui a eu la bonne idée de venir nous enterrer ici ?
– C’est moi ! J’ai demandé à vos parents de vous envoyer ici,… seul avec moi, et le causse !
– C’est vide ton coin Papé, tu aurais pu choisir plus passant !
– C’est où qu’on va dormir Papy ?
– On va dormir le jour et vivre la nuit.
– Y’a une boîte ici ?
– Il y a le rêve, Olivier, le rêve sans limites.
– Tu parles d’une nouvelle !
– Oui mais c’est qu’où qu’on va dormir ?
– Dans une cabane de berger.
– Tu sais qu’il y a des gîtes ruraux maintenant, même dans ta campagne de bouseux.
– Cette cabane est la plus vielle du causse, elle existe depuis 15 ou 20 000 ans…
– Putain, ça promet d’être rustique !
– 20 000 ans ! ça fait plus loin que Paris !
– Mais non la mioche, on ne peut pas comparer les distances et les années…
– Ce n’est pas tout à fait exact Olivier, tu apprendras ça plus tard, le temps et les distances sont deux termes d’un même langage, on parle bien de distance en année-lumière, non ?
– Alors tu vois tu connais rien !
– J’ai dit que ce n’était pas tout à fait exact, si tu veux comparer la vie de cette cabane et les distances, il te faudra regarder vers le ciel…
– Et comme ça tu recevras une merde d’oiseau dans l’oeil !
– Tu es de plus en plus spirituel !
– C’est quoi spitiruel ?
– Un mois avec un Papé ermite et une mioche inculte dans une cabane même pas classée aux monuments historiques parce que trop vioque, çà promet, j’te jure.
– 29 jours, Olivier, 29 jours et 28 nuits. En fait une lune entière, pas un mois solaire.

Vous savez que tous les ans, je quitte ces causses pour un long voyage de plusieurs mois, c’est la première année que nous nous retrouvons ici.
Personne, ni vos parents, ni mes amis, ni même ma mère alors qu’elle vivait encore, personne n’a jamais su où j’allais, ni d’où je revenais.
J’ai gardé ce secret comme me l’avait demandé mon grand père, pas le vrai, pas le père de mes parents, non, mon grand père adoptif. Le grand père que je m’étais choisi.
Aujourd’hui, je suis trop vieux pour disparaître et revenir, la prochaine fois je disparaîtrai, mais ne reviendrai pas. Il est temps que je vous donne mon secret.
Cela fait plus de cent cinquante mille générations d’hommes que ce secret traverse le temps et l’histoire.
Il faut que l’un de vous porte ce message jusqu’à la génération suivante…
Si vous le voulez bien, tous les soirs nous partirons ensemble au milieu du causse. Là, nous nous installerons sous les étoiles et la lune pour que je vous raconte la plus vieille et la plus belle histoire de l’humanité. Tous les soirs, nous ferons un voyage dans le temps et dans l’espace, un long voyage en quelques heures. Au matin naissant, nous retournerons au refuge du berger, nous mangerons du fromage de brebis, du pain, des olives et nous dormirons jusqu’à midi.

Vous voulez bien me suivre dans mon dernier voyage ?

 

– Maman elle sait que je vais pas dormir la nuit ?
– Le pied ! ton truc, grand père, je pourrai prendre mon Walkman, parce que si non, on va se faire chier à mort !
– C’est un secret entre grands, ta maman n’en saura rien. Qu’en à toi ; Olivier, tu n’auras pas besoin de ton écouteur, ma voix est encore assez sure pour te remplir la tête de mots et de sons qui valent bien le bruit que tu qualifies de musique.
– Tu parles d’un pied !
Si au moins y’avait la téloche dans ta cabane, t’as même pas la radio ! Tu vis comme un plouc Papé, c’est ton problème, mais moi j’ai 14 ans, je veux pas perdre ma jeunesse dans ton trou. T’as qu’à le donner aux chèvres ton secret, elles le garderont bien, elles.
– Ce ne sont pas des chèvres ignorant bêlant, ce sont des brebis, la femelle du bélier…
– C’est pas le mouton ?
– Le mouton c’est un bélier castré, tu n’as pas appris çà à la ville ?
– On a autre chose à faire qu’à castrer les moutons nous.
– Les béliers, pas les moutons.
– C’est quoi castrer les moutons Papy ?
– Bon, de toute façon, le camion du laitier ne passe que le lundi, si tu veux retourner avec tes copains, tu pourras le prendre lundi prochain.
– Tu parles d’une solution, une semaine à m’emmerder ici comme un rat. C’est à combien le bled où y’a le téléphone; papa viendra me chercher.
– Viens ce soir, si demain tu veux retourner en ville, on t’accompagnera la pitchoun et moi.
– J’suis pas une pitchoun, j’ai six ans !
– Papé, c’est où que tu allais quand tu partais ?
– Tu le sauras bientôt.
– Allez ! t’es chiant à toujours répondre à côté. Depuis que je suis petit, tu m’as toujours raconté des histoires dingues et chaque fois que je te posais une question, tu répondais à côté. C’est chiant. Après tu t’étonnes que je veuille partir.
– Tu vas entendre la plus extraordinaire histoire qui soit, et mes voyages vont t’apparaître évidents alors que si je t’énumère maintenant les noms des lieux que j’ai traversés, tu ne comprendrais rien.
– La tante Julie, dit que tu te caches sur le causse pour faire croire que tu voyages, c’est çà ton secret, hein ?
– Cette histoire serait belle; un homme qui se cache pour voyager dans sa tête, mais ce n’est pas la mienne.
– Tu veux dire que c’est un truc de névrosé.

 

 

Le causse se couvrait de chaleur.

 

– Allons-y, la nuit va nous surprendre sur le rocher blanc.
– T’as une lampe Papé ?
– Non, nous aurons les étoiles.
– J’ai peur la nuit.
– Tu vois, même Elyse, tu la fais chier avec tes trucs de plouc.
– Non, Papy il me fait pas chier…
– Dis pas de gros mots si non maman…
– D’abord c’est toi qui l’a dit et puis maman elle saura pas, c’est Papy qui l’a dit.
– Il fait nuit, on voit rien, merde, c’est chiant ton truc Papé ! On va se casser la gueule.
– T’as dit un gros mot.
– T’as gueule la mioche !
– Mais t’es con ! tu m’as giflé. Cà va pas non ! J’suis pas ton fils moi. Putain, je retourne…
– Eh ! Papé, vous êtes où ?
– Merde joues pas au con, Papé, j’vois rien ! Grand Père !
– Arrêtes donc de crier comme une jouvencelle. On est juste assis par terre ! Fais comme nous et tais-toi.
– Allongez-vous sur le dos, regardez la nuit,… entrez au fond de votre imaginaire, nous allons voyager dans la mémoire des hommes.
L’histoire commence ainsi, par une nuit étoilée. Il y a deux ou trois millions d’années, dans une vallée merveilleuse. L’homme ne croyait pas encore être au dessus du monde vivant. Un petit groupe d’animaux particulièrement agiles et intelligents commençaient à façonner la vie.
Cette vallée existe toujours, elle se cache dans les montagnes d’Ethiopie, on l’appelle: la vallée de l’Omo.
Aujourd’hui, les peuples de cette vallée sont très grands et farouches, mais à l’époque du début des hommes, ils étaient tout petits.
Les hommes, car il s’agit bien des hommes, commençaient à s’organiser en groupe. Ils disposaient d’une vallée paradisiaque, le gibier abondait, les rivières noyaient la soif, le soleil réchauffait la peau et milles plantes plus succulentes les unes que les autres poussaient naturellement. Les hommes naissants étaient bien tombés.
– C’est vrai ton truc de la vallée de l’Omo ?
– Bien sure, tu pourras vérifier dans l’Atlas.
– Pourquoi il faut regarder les étoiles dans ton histoire Papy ?
– Parce que c’est en regardant les étoiles, qu’un jour, un vieil homme fit débuter la longue histoire des hommes. Mais ne courrons pas plus vite que la nuit.
Le temps s’écoulait très lentement dans la vallée de l’Omo. Les hommes chassaient, cueillaient des baies, pêchaient dans les ruisseaux et tentaient d’échapper aux bêtes sauvages. La vallée était un paradis convoité par tous les animaux, pas seulement par l’homme, et ce dernier n’était pas le mieux armé pour combattre, il devait fuir bien souvent.
Il arrivait de temps à autres que toute une famille soit dévorée par les fauves, où que nos cousins, les singes, pillent toutes les réserves de baies et de graines. C’était un paradis pas une utopie.
– C’est quoi une topie Papy ?
– Une utopie, quelque chose auquel on croit et qui est faut.
– Si je fais une bêtise et que je crois que maman ne le sait pas et qu’elle le sait c’est une utopie ?
– C’est un peu ça.
La vallée trouva ainsi une forme d’équilibre entre les naissances et les décès. Les hommes étaient loin d’occuper tout l’espace.
– Ils ne savaient pas encore faire des pièges ?
– Ils commençaient tout juste à être des hommes, ils ne connaissaient pas le feu, ni les pierres taillées, ni les pièges. Nos ancêtres de la vallée de l’Omo étaient encore très proches de nos cousins les singes, qui eux, n’ont pas évolués.
Au bout de quelques milliers d’années, nos amis de la vallée de l’Omo commencèrent une lente évolution, ils commençaient à façonner leur environnement…
– C’est quoi façonner ?
– Construire, et arêtes d’interrompre Papé.
– Non, ce n’est pas grave, il faut qu’elle comprenne bien l’histoire. Dis-moi Olivier, tu sembles ne plus regretter d’être venu !
– Tant qu’à être là, autant ne pas se faire chier jusqu’au bout.
– Merci pour le conteur !
Donc, les premiers hommes commençaient à mieux se protéger et à faire des réserves de nourriture, l’équilibre changeait petit à petit; de plus en plus de naissance, de moins en moins de morts violentes ou de famines. Les hommes commencèrent à occuper de plus en plus de place…
Il se passa encore plusieurs milliers d’années, la croissance était très lente.
Un beau jour, deux familles se disputèrent un gibier, l’un disait l’avoir tué, l’autre déclara que c’était dans son territoire de chasse que ce gibier était tombé. Ils se battirent à mort. Les hommes, rappelez-vous, n’étaient pas encore très évolués, ils ne connaissaient pas encore les méandres de la justice.
– Elyse dort.
– Ce n’est pas grave, demain elle se souviendra de l’essentiel.
Cet incident se répéta de plus en plus souvent, des clans se formèrent, des rivalités prirent naissance dans cette vallée de toutes les naissances. Quelques milliers d’années passèrent encore. La situation devenait conflictuelle, des tribus s’étaient partagées la merveilleuse vallée de l’Omo, à coups de gourdins et de pierres. Il ne se passait pas une lune. Car c’est en lunes que les hommes ont toujours compté le temps. Il ne se passait donc pas une lune sans qu’une bagarre n’éclate à un bout où à un autre de la vallée. Certaines familles étaient allées s’installer sur les montagnes pour échapper à ces tueries. D’autres tentaient de partir à l’aventure vers le soleil couchant ou le soleil levant, mais aucun de ces groupes ne survécu. Ils rencontraient des régions sans eaux ou sans sel, ou sans gibier, ou sans baies. Ils avaient beau emporter avec eux des sortes de grands paniers en fougères géantes, contenant leurs réserves de nourriture, ils finissaient toujours par périrent de famine. Quelques rares survivants purent regagnaient la vallée et racontaient les mondes de désolation et de peur qui entouraient de toute part leur vallée, leur seul monde.
– Et c’est là que ton vieux à trouver le chemin dans les étoiles ?
– Non Olivier, Il y a bien eu un vieux sage, plus observateur que les autres, mais si c’est bien en regardant les étoiles qu’il trouva la solution, ce n’est pas lui qui compris ce langage. Lui n’a fait qu’un tout petit voyage !…
As-tu remarqué que la courte nuit de Juin va nous quitter ?
– C’est vrai, tu peux quand même continuer.
– Non, seules les étoiles et la lune peuvent écouter cette histoire qui est un peu la leur.
Rentrons à la cabane avant que le jour ne nous surprenne, il ne doit rien savoir de nos fugues, viens, portons Elyse.
– Tu crois à tes histoires Papé ?
– Si une seule personne, même si c’est un fou, croit à une histoire alors cette histoire mérite d’être vraie,… et elle le devient.

…/…

 

Donnes-toi le droit de rêver, tu en acquerras le courage du réalisme.

 

– Que crois-tu que l’on va trouver dans le mirage de la mare sans eau ?
– Je ne sais pas encore.
– Moi j’ai apporté mon dessin pour le monsieur qui dessinait des animaux.
– Crois-tu qu’il sera au rendez-vous ?
– Bien sûr, puisqu’il habite dans la mare.
– J’ai peur de ne plus rien y voir.
– Pourquoi avoir peur de l’avenir ? Il sera ce que tu en feras, ni plus, ni moins. Souviens-toi que tu ne seras que ce que tu auras réalisé,… pas ce que tu aurais pu réaliser. Alors n’hésite pas. Avance, bouscule s’il le faut, il vaut mieux se tromper et avoir à refaire le chemin que de rester sur place à se poser des questions.
– Papy, on y est !
– Asseyons-nous.
Chuttt ! Plus de bruits, l’eau va se réveiller…
– Papy ! c’est plus l’homme qui dessine… Il porte une grande robe bleu… Il est sur un chameau.
– Crois-tu qu’il n’a rien de ton ami ?
– Il porte des bijoux en argent, il dessine dans sa tête… Pourquoi il est seul ?
– Il traverse le monde des espaces infinis.
– Pourquoi il porte un grand turban sur la figure ?
– Pour se protéger des regards qui savent lire.
– Il a des mains très fines…
– Et un regard de velours… Pitchoune, ton ami a grandi, il habite maintenant ton coeur.
– Tu crois que c’est moi ?
– J’en suis sûr.
– Mais alors je suis vieille ?
– Non, tu es femme,… tu remontes le temps, Princesse.
– Je suis exclu de votre magie… cette nuit n’est pas mienne.
– Tu as seulement peur de ne pas te voir comme tu voudrais être,… c’est de l’orgueil, un tout petit peu d’orgueil.
– Papy, je m’éloigne dans le désert,… ça veut dire que je vivrais seule ?
– Je ne crois pas que ce regard puisse épargner le coeur des hommes. Tu es Toi et tu as la force de millions d’années d’errance. Tu es devenue le mouvement, Pitchoune.
– Crois-tu que je serai…
– Regarde là-bas, n’est-ce pas un homme entouré d’enfants ?
– Où ça ?
– Dans ton trouble.
– Mais il est statique, il ne bouge pas !
– Il rassemble,… les jeunes l’écoutent, ils viennent à lui.
– Pourtant il ne fait rien !
– Il leur parle.
– Que dit-il ?
– Regarde de plus prés, lis dans ces yeux…
– Tous mes chemins sont seuls… Personne ne m’accompagne, Papy…
– Des millions de regards te suivent, eux n’ont pas la force, tu es leur rêve, ils voyagent dans tes yeux de velours…
– Il ne sait que parler !
– Il a la magie,… il transforme les esprits, les ouvre au monde,… C’est un magicien du bonheur.
– Pourquoi je ne suis pas triste d’être seule ?
– Parce que tu transportes la simple beauté de ton regard et qu’à elle seule, elle emplit ton coeur et celui des hommes que tu croises.
– J’aurais des enfants ?
– Regardes,… je ne sais pas.
– Je serais ingénieur, je gagnerai de l’argent, je…
…l’image s’efface !
– Tu veux la contrarier, elle ne te dicte rien,… elle ne fait que dessiner ton trouble.
– Je ne serai pas un curé quand même !
– Tu seras ce que tu feras de mieux. Rappelle-toi que tu as mille fois le droit de te tromper avant de trouver ton chemin. Trompe-toi, vas, reviens, repars, doute et construis-toi.
– Papy, il y a un enfant qui se cache dans ma grande robe bleu !
– Grand père, crois-tu que je serai digne…
– Il n’a pas peur de traverser la terre tout seul avec moi…
– Crois-tu que j’aurai la force…
– Papy, j’aime plein de garçons,…
– Je serai…
– Je n’ai pas de mari, mais j’ai plein d’amoureux !
– Ton coeur était trop grand pour un seul homme, il s’y serait noyé.
– J’écris, je parle,…
– Tu communiques,… Transportes…
– Je ne m’arrête jamais !
– Je prends le temps de devenir !
– Regardez, un vieux nomade s’éloigne dans la lumière du rêve…
– C’est toi, Papé ?
– Oui, je regarde encore les oiseaux qui jettent un pont au-dessus de la mer de sable…
– Tu es heureux !
– Comment ne le serais-je pas ?
– Tu n’as pas peur de partir ? Tu ne veux pas être reconnu avant de partir ?
– Je le suis et l’ai été par tous ceux qui m’ont écouté.
– Papy, tu pars où ?
– Dans le pays où l’on boit l’eau imaginaire, se nourri de mille sourires par jour,…
– Il doit être beau ton pays. C’est le pays où les oiseaux font leur dernier nid ?
– C’est le pays où les hommes ont appris à voler comme des oiseaux.
– Alors quand je regarderai le ciel, tu me montreras le chemin ?
– Bien sûr Pitchoune, c’est pour cela que j’y vais.
– Tu crois que je pourrai raconter…
– Chutt… le jour se lève sur nos rêves.

 

…/…

 

Le causse était loin, ils avaient appris à rêver sous le soleil.

 

…Un jour, dans une classe, un professeur d’histoire expliqua comment les hommes avaient migré de l’Afrique de l’Est et du Centre vers les autres continents.
Un élève leva la main.
– Non, Monsieur ! Votre version est fausse ! La vérité est beaucoup plus belle que cela.
Je vais vous raconter comment …

…Plus tard, un jour, sur les écrans d’un cour interactif-multilingue de philosophie, un jeune professeur demanda à ses élèves:
– Quelqu’un sait-il comment a commencé la grande migration des hommes ?
Un élève se signala par son bip. Il expliqua, une heure durant, preuve à l’appui par logiciels techno-actifs et sans omettre de rappeler que l’on ne savait pas grand-chose des premiers âges, toutes les hypothèses ayant été proposées à ce jour.
– C’est bien, mais ton histoire n’est pas belle ! Elle n’est donc pas vraie !
Je vais vous raconter comment tout cela a commencé dans une vallée lointaine. Dans la vallée de l’Omo ; début du rêve et donc de l’humanité !

…Beaucoup plus tard, un jour, un vieil homme lança sur le plus puissant réseau informatique mondial, en cent langues et mille dialectes, l’histoire fabuleuse d’une femme disparue dans les brumes du temps : “Tahar aux yeux de velours”.

…Un jour, l’homme devint humain !

 

L’homme qui avait oublié de mourir. Jean-François Floch 2006-2007

Il devait bien avoir cent soixante dix ans, peut-être même deux cent ou plus encore… Sa vie n’était pas de celles qui font rêver, ni même de celles que l’on peut citer en exemple. De mémoire d’homme, sa vie n’avait été que normale, totalement normale, terriblement normale, vulgairement normale.
De ses quelques chèvres, il retirait juste assez de lait pour confectionner suffisamment de fromage pour tenir d’une année sur l’autre. Des dattes à la saison, des olives le reste de l’année et sa galette quotidienne de pain de blé et de seigle, telle était sa vie depuis… Depuis plusieurs générations d’hommes.
Personne ne pouvait dire à quelle génération il appartenait. Le père l’avait connu âgé, le grand père aussi !
Quand on lui demandait par quel miracle il était toujours de ce monde, il répondait invariablement :

– A l’âge de la vieillesse, j’ai oublié de mourir. Maintenant, il est trop tard, la mort ne veut plus de moi. C’est un simple oubli. J’avais la tête ailleurs.

Au début de sa légendaire vieillesse, certains ont pensé qu’il devait avoir été choisi pour accomplir un miracle, ou tout du moins une mission d’importance. On ne vit pas si vieux sans raison. Mais, les années passant sans que rien ne se passe, les uns après les autres durent se rendre à l’évidence, notre vieil homme n’allait rien accomplir de particulier. Il continuait même à être tellement normal que ça en devenait anormal. Il ne perdait toujours pas ses cheveux que tous n’avaient connu que blancs, il ne marchait pas moins vite, ni ne se courbait à l’image de ces vieux oliviers noueux. Il continuait à parcourir la montagne derrière ses chèvres et à rentrer dans sa masure à la nuit tombée. Il ne semblait ni étonné, ni affecté, ni même fier de cette étonnante longévité. Il se contentait d’exister, tout simplement.

A l’époque du protectorat, les administrateurs français avaient entendu parler de ce cas. Ils avaient même dépêché un gendarme pour faire une enquête. Ce dernier avait questionné tous les anciens. Tous lui dire l’avoir connu vieux… et ce depuis leur plus tendre jeunesse. Alors, le gendarme en avait référé à son chef et ce dernier à son commandant qui lui-même en référa à l’Administrateur. Quelques semaines s’écoulèrent avant qu’on vit arriva au village un convoi de voitures. La chose était rare, si rare même que de mémoire d’homme cela n’était jamais arrivé. Depuis l’intrusion des Français dans notre monde, nous n’avions jamais vu plus d’une voiture à la fois. Or cette fois, il y avait la voiture bleu des gendarmes et la blanche du Médecin Chef et aussi la grande noire de l’Administrateur. Tout le monde avait accouru, les anciens pour accueillir ces visiteurs de marque, les gamins pour venir admirer les voitures et tous les autres pour bousculer leur ennui. Seul le vieux, le très vieux Marmoud ne se déplaça pas. L’Administrateur voulu faire sa propre enquête sans la présence des gendarmes. Pour cela, il convoqua tous les Anciens à l’ombre du grand figuier. Les gendarmes, eux interrogeaient tous les autres… il fallait bien qu’ils justifient leur présence. Le Médecin Chef, lui, s’affairait auprès du vieux Marmoud.

– Je suis formel, cet Ancien ne peut pas avoir plus de 100 ans !

Le Médecin Chef était formel.

L’Administrateur l’interrogea du regard.

– Enfin, je veux dire que son état de santé ne me permet pas de penser qu’il a plus de 100 ans… En fait, je pense qu’il a tout juste 80, 85 ans. Il a encore les articulations souples, les yeux semblent ne souffrir qu’aucune forme de mal voyance,…

– Monsieur le Médecin Chef, le registre d’Etat Civile site cet individu comme étant « un ancien »,… il y a 87 ans de cela, lors de la première inspection coloniale. L’administration à tous les défauts, et vous et moi sommes bien placé pour le savoir, mais elle enregistre tout avec stupidité, certes, mais aussi minutie !

– Monsieur L’Administrateur, permettez-moi de mettre en doute ce registre. N’y a-t-il pas pu y avoir erreur de personne ? Regardez par vous-même, ces vieux que vous interrogez. Le plus âgé à tout juste 82 ans selon le registre alors qu’ils paraissent bien plus vieux que notre Ami.

– Mon Cher Médecin Chef, ce foutu registre semble à vos yeux tantôt le fruit du Diable, tantôt celui de Dieu ! Tous ces Anciens viennent de m’affirmer que notre Ami était là, déjà vieux, du temps de leur enfance. De plus, mon Ami, lors de la négociation sur le partage de l’eau, en 1843, notre Ami est cité parmi les Anciens qui ont été consultés. Il est écrit :

« Le Vieux Marmoud dit « Celui qui a oublié de mourir » a donné des indications sur le partage de l’eau tel qu’il était pratiqué du temps de son arrière grand père. »

– Nous sommes en 1951, cette affaire à plus d’un siècle au compteur, si vous me permettez l’expression !
J’ai questionné les Anciens. Ils sont formels, le père de vieux Marmoud est mort bien avant l’arrivée des Français dans cette région ! Nous y sommes présent depuis 104 ans ! Certains ont cité l’aïeule, qui, dans leur lignée, a côtoyé le père de notre Marmoud… c’est neuf générations avant la nôtre. Si je respecte ce que vous me donniez comme base de calcul, nous en sommes à 180 ans !

– Monsieur l’Administrateur, je ne peux vous apporter que la rigueur de ma science. Ce que vous portez à ma connaissance sort de ma compétence.

Le Vieux Marmoud fut alors présenté à Monsieur l’Administrateur.

– Mon Brave, pouvez-vous me dire sous quel Roi êtes-vous né ?

Marmoud, qui s’était vu poser mainte fois cette question, sourit, puis répondit.

– Monsieur De l’Administration De La France, le Roi dont tu me demandes le nom, n’est pas de la lignée de celui qui gouverne aujourd’hui. Nos montagnes ne relevaient pas de l’autorité de ses aïeux… et tes parents n’avaient pas le droit de voyager sur ces terres. Les bateaux de tes Rois De La France n’osaient pas accoster sur les rives Arabes… et ignoraient totalement jusqu’à notre existence à nous autres montagnards.

Notre Chef faisait le commerce de Tombouctou et mes parents quittaient la montagne pour de longs mois d’absence. Déjà, à cette époque, je n’avais pas le goût de l’aventure. A leurs retours, il n’y avait pas plus de figuiers ou de dattiers dans les vallées.

Alors que les enfants des enfants de ceux qui sont allé à la rencontre de vos ancêtres ne sont plus de ce monde, moi, je suis resté là à garder mes chèvres.

Du flan de mes montagnes, j’ai vu passer vos explorateurs qui juraient que le Roi De La France voulait juste nous connaître et commercer avec nous. Après leur passage, tous les anciens parlaient haut des malheurs qui s’abattaient sur nos terres. Après leur passage, il n’y a pas eu moins de lait, ni moins de blé.

J’ai vu passer vos soldats qui ont traversé nos terres pour « protéger le commerce ». Les chefs ont lancé les hommes sur le chemin de la guerre. Moi, je n’avais pas le goût de la guerre. Mais, après tous ces morts, la neige couvrait toujours les sommets et, le printemps venu, les oueds débordaient toujours sur les terres arides.

Plus tard, vos armées ont combattu et vaincu les Arabes. La fierté des Berbères ne leur permettait pas de faire la paix. Moi, je n’avais pas le goût à gaspiller ma vie. Sous les cris de mort, le chant des oiseaux saluait toujours le levé du soleil.

Aujourd’hui les tributs se révoltent à travers les montagnes. Alors le Chef De La France envoie beaucoup de soldats et de canons. Quand La France aura vaincu les tributs… que fera-t-elle des montagnes ? Elle ne pourra pas les emporter chez elle.

Alors un jour, le Chef De La France n’aura plus assez de soldats ni assez de canon pour garder les rochers, la neige, l’eau et la poussière. Ce jour-là, qui se souviendra pourquoi tant d’années se sont écoulées à ne faire que des choses qui ne servent à rien ? Moi, j’attends juste ce jour en gardant mes chères.

– Et si ce jour ne vient pas ?

– Il viendra, comme la pluie qui finit toujours par tomber, où, on ne le sait, quand, on ne le sait, mais elle finie toujours par tomber et ça, on le sait.

Les Français ont combattu les Berbères. Les Français ont « pacifiés » le Riff,… Les Français ont quitté les montagnes, puis les vallées, puis tout le Maroc. Ce jour était arrivé dans la joie, dans les douleurs, dans la séparation de deux peuples qui s’étaient combattu et aimé.

Pour le vieux Marmoud, ce jour de bouleversement avait été attendu, simplement, comme la première pluie de la saison, comme une évidence,… et une évidence ne bouleverse pas une vie, elle ne fait que la confirmer.

Le vieux Marmoud était toujours là !

L’indépendance acquise, on oublié un temps cet être sans histoire.
Une nouvelle génération été passée des bancs de l’école à ceux des bureaux. Puis une nouvelle qui avait appris l’indépendance dans les livres d’histoire. Puis celle qui découvrait le « village planétaire » et cette soif de communication irréelle.

Le vieux Marmoud, loin du tumulte de l’histoire, continuait à existait par inadvertance, par simple inadvertance.

Tous les dix ou vingt ans, un Professeur, un Ecrivain ou un Homme Politique s’emparait « du cas » et cherchait à se faire connaître en faisant remonter à la surface cet « erreur » de l’existence. Et puis, faute de réponse, on recherchait du sensationnel ailleurs. La vie voulait des réponses et le vieux Marmoud souriait toujours à ces questions qui ne pouvaient avoir de réponse. Il se jouait de ces gens trop pressés d’entendre « la vérité ».

– Je crois que je n’ai pas fait assez de bruit, le temps a dû m’oublier.

Marmoud intriguait, Marmoud dérangeait, Marmoud agaçait !

C’est alors que l’homme le plus riche de ce « village planétaire » demanda à le rencontrer.

– Si je vous donne toute ma fortune, me donnerai-vous en échange votre secret ?

Marmoud toisa son interlocuteur, sourit comme à son habitude, puis dit.

– Que feras-tu de la vie, si tu n’as plus rien ?
– Peux-tu me donner ce secret ?
– Es-tu certain de pouvoir te séparer de toute ta fortune pour un si petit savoir ?
– Combien de temps cela me permettra-t-il de vivre ?
– Es-tu capable d’oublier ?
– Acceptes-tu cet échange ?

Marmoud se pencha vers l’oreille de son interlocuteur, marmonna quelques paroles. Les deux hommes restèrent un instant à se fixer du regard sans parler puis le vieux Marmoud retourna d’un pas lent vers sa masure.

Pour la première fois le vieux Marmoud semblait perplexe.

Il mourut dans la nuit, calmement, silencieusement, sans faire de vagues, sans faire de bruit.

On interrogea le milliardaire.

– Quel secret vous a-t-il donné ?

L’homme qui avait toujours tout réussi hésita à répondre. Il semblait profondément touché par la disparition de cet homme qui venait de lui adresser ses dernières paroles.

« Homme, mon frère, je crois que je ne connais pas ce secret que tu veux acheter, mais je crois connaître sa fin. Tu viens de me donner le prix de mon oubli, tu me fais mesurer pour la première fois la valeur du temps que j’ai volé à la vie,… mon ami d’un jour, je n’ai pas de secret à te vendre. Mais ce que tu es venu m’acheter, tu viens de me le voler sans pouvoir en jouir à ton tour, car toi, tu as appris à compter ce temps à qui tu ne pourras jamais échapper…
Moi qui croyais jusque-là n’avoir jamais rien volé à autrui, n’avoir offensé personne, ni les hommes, ni les bêtes, ni la vie, en m’offrant tout cet argent, tu me traites de voleur, de voleur de temps, de voleur de vie ! »

 

L’Afrique « voyage en terre que l’on croit tant connaître ».

Primitifs ou … Complexes ?

Depuis de nombreuses années, lorsque je veux parler de l’Afrique, je commence toujours par essayer de poser les bases permettant à un Occidental d’entrer en douceur dans nos mondes. Nos mondes car si je suis blanc de peau, je suis Nègre de culture et d’animalité. Nègre* et ne le cache pas.

Pour vous parler de l’Afrique, il faut que je commence par me situer dans cette Afrique. J’ai eu la chance de naître sur la terre de toutes les légendes. Blanc de peau, un peu Nègre dans mes rêves et nomade dans mes veines, je cours la brousse dans ces rêves d’enfance que je n’ai pas oublié comme sur les mille pistes défoncées qui parcourent ces mondes en agonie et en devenir. Plus que l’homme d’une culture, ou de multiples cultures, de cette diversité j’ai hérité d’un regard. Mais je suis aussi orphelin d’une terre qui est mienne et qui me rejette, car Nègre je suis, mais blanc ! Déraciné à jamais, comme mes frères Nègres, Arabes, de l’Afrique au Moyen-Orient et à l’Asie, comme eux lorsqu’ils vivent chez vous, je suis d’un monde autre que ma culture. De cette enfance sans clôture, sans limites physiques, de cet espace entre magie et réalités, de cette sensation que le temps de mon monde est celui d’hier, comme tous mes frères, je regarde le présent dans la mémoire de mes ancêtres imaginaires.

 

Si je suis un peu ce messager, je dois pouvoir vous guider dans ces espaces vous qui n’êtes pas initiés. Vous qui êtes simple. Ce n’est pas une injure ou un reproche, c’est ce qui fait que vous ne pouvez pas vraiment nous comprendre, les comprendre. Cette différence de complexité est à l’origine de tant de malentendus depuis tellement de siècles entre l’Occident, l’Orient et l’Afrique.

 

A votre naissance, vous avez été confronté à une langue, peut être deux, rarement plus ! Vous avez baigné dans une culture unique, quelque fois deux, rarement plus ! Vous avez grandi dans un monde de plus en plus uniforme, presque monolithique. Vous avez appris un métier, vous pratiquez ou non une religion, mais de toute façon votre culture en est issue. Cette religion est monothéiste, un peu orientale tout de même, mais bien épurée.

Vous êtes dans le monde du simple, du binaire. J’en suis aussi un peu, un peu moins que vous, mais encore beaucoup trop pour tout comprendre.

 

Pour expliquer la difficulté d’entrer dans cette complexité – quand elle n’est pas celle de notre culture de naissance -, je vous reprendrai mon exemple. Je suis blanc, j’ai du sang breton et arabe dans les veines, suis de culture française judéo-chrétienne, athée, ayant reçu une solide culture religieuse catholique, né en Afrique noire à l’aube des indépendances, de troisième génération à vivre en Afrique noire. J’ai reçu une éducation “à la française”, culture, ouverture d’esprit, notion du monde, humanisme,… Passionné de brousse, de nature, de faune sauvage mais aussi, ou peut-être surtout, envie de rencontrer, de connaître, de comprendre les peuples oubliés. Je suis allé à la rencontre de l’Afrique d’hier, mais aussi de celle d’aujourd’hui. Je suis entré dans le monde des légendes, je suis capable de circuler et de vivre dans les quartiers « interdits » de nos grands bidonvilles. Je suis initié à très haut niveau, je « porte la peau » (mes parents Nègres comprendront cette information),… N’importe où, en Afrique noire, je suis reconnu comme un Nègre (blanc), un Maître traditionnel qui peut présider une de ces cérémonies « réservées » au bois sacré, et pourtant ! Je crois, je pense n’entrevoir que cinquante pour cent des événements qui m’entourent et comprendre cinquante pour cent de ceux que j’ai entre-aperçu. Si je ne me trompe pas, je comprends donc, au mieux vingt-cinq pour cent de ce qui se passe autour de moi, et pour un Nègre blanc, c’est énorme !

 

Je me souviens avoir eu vent de cette histoire tellement africaine, tellement représentative de la distance qui sépare nos univers. C’est celle d’un ethnologue français qui a rencontré  – je n’aime pas le terme découvert -, le monde des Dogons. Les Dogons c’est ce peuple qui vit notamment dans les falaises de Bandiagara entre Mali et Burkina-Faso. Il a été fasciné par ce peuple et a fini par vivre parmi eux. Il les a aimés, observés, décrits dans des ouvrages et des articles, il était de loin le Blanc et l’ethnologue qui les connaissait le mieux… Il était sans doute un des blancs qui connaissait le mieux un peuple africain. Il disait les connaître, les comprendre, il pensait être initié, il disait être initié.

Au bout de vingt années passées à partager leur quotidien, un jour, un homme vint lui dire que les anciens voulaient le voir. Il se rendit au milieu d’eux. Un ancien lui dit alors quelque chose comme :

 

– Tu vis parmi nous depuis longtemps, tu nous respectes, si tu le veux, nous t’apprendrons, nous t’initierons.

 

Alors commença sa réelle initiation. Alors il entra pour la première fois dans la réalité d’un monde complexe, tellement complexe qu’il dit qu’avant,  il ne savait rien de ce peuple. Il découvrit que chaque geste, chaque couleur de vêtement, chaque tapotement sur une calebasse était langage, remarque, appel, refus, demande… Il comprit que lorsqu’il tentait d’identifier le sens caché des choses en observant deux ou trois critères, il était loin des réalités de ce monde. C’est par des dizaines de détails, fugaces pour la plupart, que l’on pouvait comprendre ce monde.

 

Comprenez-moi, je ne veux pas jouer la musique du bon sauvage supérieur, je veux juste enlever un énorme malentendu entre vous et eux. Entre eux et moi.

 

Nous faisons comme eux. Lorsque nous discutons, nous cherchons à analyser l’autre, à comprendre où il veut aller. Nous pensons le faire en temps réel. Dans ces mondes, car ils sont très variés, on doit être capable d’entrer en temps réel dans la pensée de son interlocuteur. Dans sa pensée et donc dans ce que l’on aura compris de sa culture. On ne répondra pas à ces questions par le simple énoncé d’un fait, on va là aussi essayer de comprendre où il veut aller. Mais ici, c’est presque vital. On va donc l’accompagner, si possible le devancer. On va lui faire la réponse qu’il attend, ou que l’on pense qu’il attend. On va parler des heures sans jamais aborder de front la question qui nous amène à nous rencontrer. On va la deviner, y répondre autrement. C’est à ce stade que la complication peut rejoindre la complexité. Car ne faites pas l’erreur de croire que complexité et complication ne font qu’un. La complication, c’est l’inutile de la complexité… comme le simplisme est le raccourci trompeur de la simplicité.

 

Mes frères Nègres, sont, depuis leur naissance, entourés de huit, neuf, dix, voire quinze langues différentes. Leur monde est celui des cultures qui s’entrechoquent, se croisent, se mêlent quelquefois, rarement. Ils sont un parmi tant d’autres êtres vivants. Ils sont et vivent de la diversité, de la complexité. Pour eux, tout est signal, message, avertissement, appel, refus, regard, écoute… Pour eux aucun acte n’est gratuit. Aucune maladie ne peut être que microbes, virus et autres bactéries. J’ai souvent entendu des Occidentaux parler de la simplicité des Africains ! Erreur ! Grossière erreur ! Mes frères sont tout sauf simples. Ils sont complexes, infiniment plus complexes que vous et moi. Ce n’est ni une qualité, ni une tare, c’est une réalité. Quand le niveau de complexité de votre pensée est de un, peut être deux, le leur est de dix… comme les Orientaux ou les Asiatiques !

 

Non seulement les réponses de mes frères vont se baser sur ceux qu’ils pensent que vous attendez, mais en plus, ils vont répondre à la question posée… pas à celle que vous pensiez poser. Je prends un exemple simple. Vous demandez à un homme de rencontre si vous pouvez dormir au bord de la rivière. Premièrement, en posant cette question, vous êtes-vous positionné en dominant ou en soumis ? Si vous vous êtes positionné en dominant, la réponse ne peut être qu’affirmative, même si la chose est dangereuse, voire interdite. Imaginons que vous avez réussi à faire passer le message, complexe, que vous êtes bien un dominant dans votre monde, mais qu’ici, vous reconnaissez la position dominante de votre interlocuteur. Votre positionnement devrait vous éviter d’avoir à payer un droit à votre « supérieur » tout en ayant une réponse relativement réaliste. Oui, mais vous aurez une réponse à quelle question ? Vous avez demandé s’il était possible de dormir à côté de la rivière. Cela veut dire techniquement possible, y a-t-il la place pour dresser un camp ? Légalement possible, est-ce autorisé ? Spirituellement possible, y a-t-il un fétiche à ne pas déranger, un tabou à respecter ? Est-ce un lieu sûr par rapport aux bandits et autres voleurs ? Y-t-il des bêtes sauvages qui peuvent représenter un danger comme des hippopotames ? Si vous n’avez pas posé toutes les questions, vous aurez une réponse correspondant à la question que votre interlocuteur aura comprise. Il peut très bien vous répondre « oui » parce qu’il pense que vous lui avez demandé si ce lieu ne comporte pas de tabou, alors que c’est interdit par une quelconque loi nationale, que des hippopotames passent par là pour aller se nourrir, qu’en cas de crue subite vous serez emporté… Puisque vous n’avez pas posé de question sur la faune sauvage et sur les inondations, votre interlocuteur pense simplement que vos compétences vous permettent de trouver les réponses vous-même… Comme n’importe quel voyageur d’ici !

 

Beaucoup d’incompréhension vient aussi du fait que dans ces cultures, rien n’est innocent ni gratuit et que vous, que moi, passons notre temps à envoyer des messages dont nous n’avons pas la moindre idée, nous n’en connaissons ni le sens, ni l’ampleur. De leur côté, mes frères cherchent en permanence à comprendre ces Blancs inaptes à analyser l’instant et qui passent leur temps à envoyer des messages incohérents et contradictoires,… et donc souvent à faire le contraire de ce qu’ils viennent d’annoncer !

 

Un Nègre, comme un Oriental ou un Asiatique va analyser votre être profond et traduire vos propos par rapport à votre moi-profond.

 

Pour exemple, après 2 heures de discussions sans aborder aucun sujet critique avec deux femmes Occidentales parentes de celle qui deviendra plus tard ma femme, mon parent et bras droit Assane, sort et me dit :

 

– Pourquoi la veille est méchante et pourquoi la jeune ment tout le temps (ce qui voulait principalement dire « elle se ment à elle-même ») ?

 

La première n’avait dit de mal de personne et la seconde n’avait menti sur rien durant ces deux heures de bavardage. Assane avait juste analyser leur être profond, le reste n’avait aucune importance à ces yeux !

 

Cette différence culturelle du niveau de complexité est la base de l’incompréhension qui est à l’origine de tant de frictions et de tant de trahisons de part et d’autre de nos cultures.

En entrant en Afrique – mais cela est aussi valable pour l’Orient ou l’Asie – vous entrez dans la complexité, ce n’est pas facile, ce n’est pas une notion de valeur, vous n’avez ni raison ni tord, c’est juste différent.

 

Une autre question nous divise. Notre monde n’est pas égalitaire. Mes frères Nègres ne sont pas assez stupides pour le croire égalitaire. Alors que faire ? Vous – nous – construisez ce que vous –  nous – espérez être des démocraties pour croire à cette égalité. C’est votre réponse, celle de vos – nos – cultures. Mes frères Nègres, eux, sont du monde de la mobilité mentale, ils jouent de la domination et de la soumission en temps réel. Un instant soumis, l’instant d’après dominateurs, ils cherchent à créer l’équilibre de l’instant. Ce sont des magiciens de l’instant.

 

Il y a quelques années de cela, alors que je vivais dans un quartier industrieux de Dakar, je côtoyais tous les jours deux « clans » de ferrailleurs. Lorsque j’avais besoin de leur acheter quelque chose, j’avais toujours la possibilité de me présenter en « Blanc dominateur », je savais donc que j’allais payer le prix fort, … même si ce ne serait pas celui qui aurait été appliqué à un « Blanc de France ». Mais en tant qu’Africain, que Nègre, il me suffisait de me présenter devant le chef de clan, de lui poser la main droite sur le ventre tout en le saluant et en l’appelant « Tonton » pour que ce dernier, non seulement ne puisse pas me refuser l’objet, même s’il en avait besoin, mais de plus ne puisse pas faire de bénéfice sur moi. Car en me plaçant en dessous de lui – l’oncle est le protecteur – je suis son obligé, … lui ne peut pas me refuser un bien dont j’ai besoin et ne peut prendre de marge sur moi.

 

Ici, nous passons notre vie à jouer à ces jeux complexes et jamais définitifs qui nous placent en position de force ou de faiblesse avec tout ce que cela implique de droits et de devoirs.

 

Enfin, une idée fort répandue pousse à penser que les Nègres ne sont pas fiables, qu’ils mentent, qu’ils volent, qu’ils sont imprévisibles… C’est  vrai ! C’est faux ! J’ai eu un atelier de mécanique dans un quartier particulièrement mal famé de Dakar, je n’ai jamais eu le moindre vol d’outil, de pièces, de matériel ou d’argent. J’ai toujours réussi à faire de la qualité en Afrique, alors que j’ai eu du mal à en faire autant en France, à cause des hommes ! En Afrique, je n’ai jamais eu à douter de mes hommes tant en ville qu’en brousse…Il est vrai que, justement, je les traitais en homme, ceci explique peut-être cela ! A Dakar, je n’ai eu qu’un vol… le bien m’a été restitué le lendemain par le clan qui dirigeait le quartier. Cela a couté la vie au voleur non que je soi une personnalité importante, mais une faute traditionnelle avait été comise et le clan devait retrouver la face, non vis à vis de moi, mais vis à vis de nos cultures.

 

L’Afrique est-il pour autant un continent facile ? Non, trois fois non, dix fois non ! L’Occident est facile, pas l’Afrique, pas l’Orient, pas l’Asie. Nous sommes dans le monde de la mobilité encrée dans l’immobilisme des traditions. Ca aussi, c’est un défi pour un Occidental. Moi-même, si je le sais, si je le ressens, à presque 60 ans, je suis encore incapable de prédire ce qui bougera et ce qui restera figé. Comment comprendre que ces mondes immobiles qui semblent incapables de s’adapter, brusquement, sans préavis, tournent en temps réel ? Un Nègre vous répondra souvent : Je ne peux pas le faire, le père de mon père ne le faisait pas ! Alors blocage ? Pas toujours, il faut juste trouver la clef qui ouvre le droit à l’adaptation. L’Afrique est immobilisme et adaptation, lenteur et vitesse.

 

L’Afrique est-elle tournée vers un passé trop complexe pour accéder au modernisme occidental ? Un peu quelquefois, mais pas vraiment. Si on prend l’exemple d’Internet, pour un Nègre (y compris au fin fond de la brousse), Internet n’est que la reproduction en plus simple de son mode de pensée. Internet est un langage « normal », « accessible », presque simple ! Autre exemple, suivez-moi dans un quartier de ferrailleurs de Dakar, venez assister à la naissance d’une voiture à partir d’un simple ensemble « moteur/boîte de vitesse » d’occasion « venant de France ». En une semaine à dix jours va apparaître une voiture complète, Peugeot 504, Renault 4, ou encore un hybride mi japonaise-mi européenne. Une fois peinte, je vous mets aux défis de faire la différence avec cette voiture sortie des usines de Sochaux ou d’ailleurs !  Or elle n’est que bouts de ferrailles et… talent.

 

L’Afrique a un avenir si elle comprend enfin que la démocratie n’est pas un outil politique inadapté à ses traditions, mais un outil de développement économique. L’Afrique doit trouver ses voies, ou plutôt, elle doit construire ses voies car l’Afrique est unique et complexe. Ses forces sont la mobilité mentale et l’attachement à des valeurs qui lui sont propres.

 

Mais l’Afrique trouvera aussi sa place quand elle acceptera le mélange tout en préservant ses valeurs et ses cultures, car l’Afrique est raciste dans ses cultures, bien avant l’arrivée des Occidentaux, elle a segmenté ses forces. Nos peuples basent leur regard sur le racisme et cela va très loin. L’autre est-il humain ?

 

Mais cette Afrique segmentée sait aussi s’accommoder des différences. Assane, mon ami, mon double est Nègre et noir, comme je suis Nègre et blanc. Nous connaissons nos différences, nous nous respectons, nous savons jouer de nos différences, de nos complémentarités devrais-je dire. Nous sommes tous deux les enfants de l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui. Nous travaillons comme un seul être, nous sommes les deux faces d’une même pièce, si différents et pourtant à nous deux, nous ne constituons qu’une seule pièce ! Une des chances de l’Afrique est et sera sa mixité… Si ses dirigeants l’acceptent. Si ses peuples arrivent à ne pas perdre tout de nos cultures traditionnelles et s’accaparent les bons cotés des cultures qui nous bousculent depuis 200 ans.

 

 

L’Afrique devient une puissance industrielle… cela étonne, dérange, questionne… cela est une réalité complexe comme tout ce qui touche à notre continent.

 

 

* Nègre est une appartenance à une culture et des races, pas une couleur de peau (même si ce terme scientifique de race déplait aux législateurs et intellectuels français – il y a en effet une espèce humaine composée de races… comme dans tout le règne animal – il faudrait bien qu’un jour les « politiques » français fassent un peu de science et moins de pirouettes linguistiques pour faire passer leur idées, bonnes ou mauvaises sur le genre humain). Notre illustre parent, voisin et ami de mon grand père, Léopold Sédar Senghor, n’a pas inventé le terme « noiritude » pour parler de nous, mais bien celui de Négritude. En cela il ne se trompait pas, il parlait de nos cultures, de nos races, de notre appartenance à cette terre d’Afrique et non à la couleur de la peau de certains d’entre nous.

Je suis Nègre… mais je ne suis pas noir !

jean-françois floch
Danse Traditionnelle

Légende photo « Danse Traditionnelle »

Au pays Onhaki (se prononce Oniaki) dans l’archipel des Bijagos, les dauseurs, qui sont des personnages importants de la vie traditionnelle, rythment tous les événements. Ici un danseur « taureau sauvage » qui représente la force animale de la jeunesse en opposition avec l’age mûr qui est sensé représenter la contrôle de soi.

jean-françois floch
danseurs traditionnelles

Au pays Onhaki, lorsque les danseurs sacrés passent devant un village, ils doivent y entrer et effectuer une danse… sauf que cette intrusion dans le village est aussi une sorte de provocation. Il y a échange de feu (celui de l’extérieur du village et échangé par celui du village) et les jeunes du villages vont s’opposer à la venu des danseurs. Cela est un jeu… qui peut devenir violent.

 

jean-françois floch
femme Onate

Mon ami Onate était le Roi de N’Dena (le village du centre – et donc le plus important – de l’île sacrée de Kanhabaké) et donc aussi le Roi des Rois. Il a été empoisonné par jalousie. Sa femme (sur la photo), une femme de caractère, a été abandonnée par le village. Pendant deux ans, je ferais en sorte qu’elle ne meurt pas de faim. C’est une amie qui sait prendre sa place dans la communauté traditionnelle. Chez nous les Nègres « traditionnels » la femme est au centre et en haut de notre communauté.

jean-françois floch
Légende photo « Initiés »

Ces guerriers en initiation viennent de passer 4 ans en brousse, je les reverrai à la fin de l’initiation… 5 ans après cette photo. Ils ne seront plus que l’hombre d’eux-mêmes. 9 ans de l’une des plus dure initiation du continent. A l’heure d’internet et du téléphone portable, je pense que les jeunes n’accepteront plus de passer par de si longues et périlleuses périodes d’initiation. C’était peut-être la dernière grande initiation des hommes du peuple Onhaki.

Fétiche sacré

Mon ami le sculpteur traditionnel a eu deux ans d’initiation spécifique pour savoir réaliser ce fétiche… et deux ans de plus d’une autre initiation spécifique pour avoir le droit de le réaliser. Ce fétiche n’avait plus été réalisé depuis 1853 ! En 2011 il m’annonce qu’il l’avait fini… Nous le découvrons dans le bois sacré.

Tonnelle sacrée

Chez nous autres Nègres traditionnels, le sacré ne veut pas dire, ne veut jamais dire richesse. Ce lieu est la Tonnelle du Roi, l’espace où se réunissent les Homi Grande (homme et femme) lors des réunions importantes… mais publiques. Si non, cela se passe dans le bois sacré où seuls les initiés peuvent venir. Celui qui étale sa richesse s’il en a ou se fait payer pour un service traditionnel ne peut pas être un Homi Grande important.

Jean-françois floch
Yak

Ma chère Yak, espiègle petit bout de femme qui s’est cachée à ma vue pendant 7 longues années… le temps de vérifier que j’étais bien initié et habilité à parler avec elle des choses secrètes de nos mondes traditionnels. Yak est aujourd’hui morte, elle s’est fait enrouler dans la couverture rouge que je lui avais offerte. Elle était heureuse de finir sa vie, elle avait fait tellement de cérémonies, géré tellement d’événements pour les siens qu’elle voulait arrêter là sa route. Elle le fit avec son incroyable sourire à la vie. Yak était le personnage la plus important de notre communauté traditionnelle. Yak, merci de tes sourires et espiègleries. Tu étais un sacré bout de femme. Je garde dans mon regard tes yeux malicieux et cette photo floue.

Jean-François Floch
Piscabolo

En 2006, 5 mois d’expédition dans l’archipel des Bijagos. Mon bateau construit sur mesure pour cette expédition sera très vite renommé Piscabalo (l’hippopotame), car il ne ressemblait à aucun autre et s’il passé quelque soit l’état de la mer. Chargé, insubmersible, il naviguait souvent entre deux eaux avec 5 à 10 cm d’eau sur le pont, d’ou son surnom !

Jean françois floch

 

Au bout de 5 mois de terrain et 10 kilos de perdu en chemin, l’Homi Grande, le Nègre blanc est fatigué… demain il va retourner en Occident. Il ne sait pas encore, que dans une poignée de jours, à la demande de sa scientifique de femme, il va se lancer dans une nouvelle aventure : créer une biotech et un laboratoire de pointe pour développer un médicament contre le cancer et le premier test de dépistage précoce du cancer. En 2017 le test entre sur le marché, il va révolutionner la perception que l’on a du cancer… C’est une Occidentale qui est à la base de cette découverte… et un Nègre qui a construit les outils pour que cela devienne réalité.